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  • Luc Servant

Une analyse de la situation tactique et stratégique de la base de Madama

Mis à jour : mars 10



Qu’est-ce qui a poussé l’armée française à construire une base aux confins du Niger en 2014 et à la mettre en sommeil 5 ans après ?



1. L'extrême nord Niger


Immensité désertique où la présence humaine y est pratiquement inexistante, succession de désert et de roche, les trafics y sont facilités car la région est si vaste qu'elle est difficilement contrôlable.


Tel un océan de sable, les îles étant ces oasis et ces postes militaires où le voyageur vient y passer la nuit en relative sécurité. Les trafiquants s’éloignent des pistes principales(transsaharienne) pour mieux échapper aux différentes patrouilles de l'armée mais aussi aux malfaiteurs envieux.


Le dernier village au bord de la transsaharienne se nomme Aney (1) et se situe à plus de 400 kilomètres au sud de la frontière libyenne. Un peu plus au nord encore de cette localité, à 150 km environ, on trouve encore le poste militaire de Dao Timni.


Une autre zone habitée, localisée sur le plateau du Djdado, est l'oasis de Chirfa (2). Composé d'une palmeraie, ce village a vu sa tranquillité bouleversée à partir de 2014 quand les premières découvertes d'or ont eu lieu, entraînant l'arrivée de milliers de personnes plus ou moins bien intentionnées provenant principalement du Tchad et du Soudan. Cette zone se situe à plus de 400 kilomètres au sud ouest de Madama.


Un poste frontière tenu par de l'ANL marque l'entrée en Libye, la piste se transformant en route bitumée.


L 'extrême-nord du Niger représentant donc une zone inhabitée d’environ 150 00 km2, il n’y a aucun intérêt pour un groupe armé de s'y installer car ils n'y trouveraient aucune ressource et surtout pas de population, enjeux principal de ces mouvements insurrectionnels. Cette partie du Sahara est une zone de transit.



2. Le fort


Madama est un ancien poste avancé de l’armée française situé dans l’entremets nord du Niger à environ 100km de la passe de Toumo à la frontière libyenne.

En 2014, y subsiste un fort construit en 1930 occupé depuis par l’armée nigérienne ainsi qu’une piste d’atterrissage en mauvais état et un point d’eau.


Madama en 2014 (Bing Maps). La croix d’Agadez est dessinée au sol du fort, pourtant situé en territoire Teda (Toubous).


Madama permet de contrôler la transsaharienne en provenance d'Agadez et de la région du lac Tchad. Elle voit passer devant ses portes commerçants Toubous, Touaregs et arabes, et migrants de l'Afrique de l'Ouest qui souhaitent rejoindre l'Europe.


Le fort subit au cours du XXe siècle les différentes rebellions Touaregs et Toubous (3).


La construction de la base française s'appuie sur le fort et la piste d'atterrissage accolée.



3. Le cordon ombilical malo-libyen.


La régionalisation de l’opération Serval en 2014 prenant le nom de Barkhane a pour but de contenir l’expansion du terrorisme dans l’ensemble de la région sahélo-saharienne : le Niger y apparaît comme un maillon faible et la Libye comme une menace. L’état-major français craint une offensive des groupes djihadistes affiliés à AQMI en provenance de Libye.


La France décide donc d’étendre son dispositif dans l’ensemble de la région. Elle étudie la possibilité de construire une base avancée au Nord de la bande sahélo-saharienne.


Cette réorganisation s’explique par le constat fait au lendemain de l’opération Serval de la régionalisation des groupes armés.


En 2011, lors de la guerre de Libye, les Touaregs (ishumars (4)) de la Légion verte de Khadafi quittent le pays pour rejoindre le Nord du Mali. Deux théories s’affrontent sur cette question :

  • Les Touaregs quittent la Libye de leur propre grès considérant la chute du régime du guide comme proche.

  • Après avoir passé un accord secret avec les autorités françaises (5) leur demandant de lâcher Khadafi, la France laisse les combattants Touaregs s’emparer de l’Azawad malien.


Ces Touaregs, pour rejoindre le Mali, ne passent pas par la passe de Toumo et donc par Madama (cf. carte n°1). Ils empruntent les pistes qui longent l’ouest de l’Erg de Murzuq puis débouchent dans la passe de Salvador car cette zone est historiquement sous influence Touaregs.


Les djihadistes d'AQMI sont eux déjà au Nord du Mali depuis quelques années et ont tissé des liens avec certaines familles de notables Touaregs leur permettant ainsi de profiter de l’oasis d’Oubari (6) pour se mettre à l’abri lors de l’intervention française.


Cette route entre Oubari et Kidal utilisée depuis des années car permettant d’échapper aux postes frontières des différents pays traversés va rester ouverte jusqu’à aujourd’hui et le restera encore.


Oubari, ville du sud libyen est partagée entre Toubous (à l’est) et Touaregs (à l’ouest),à l'instar de l'extrême nord du Niger . Cette ville est à la fois une base arrière pour les familles Touaregs et certains membres d’AQMI mais aussi un relais commercial permettant d’échanger armes contre drogue. Une partie de cette drogue passe par Kidal et suit la route arabo-touareg (Mauritanie-Mali-Niger-Libye).



4. Le DTNN


Porte de sortie vers la Libye située 150 km plus au nord, Madama fait partie d'une suite de postes avancés le long de la transsaharienne. Il est en le dernier maillon. Sa position permet d'avoir un œil sur la frontière libyenne même si de nombreux pistes permettent de contourner la passe de Toummo et le poste de Madama.


C’est le mythe de la passe de Salvador qui va marquer les esprits et faire craindre aux états-majors français l’arrivée de djihadistes en provenance de Libye.


Mais autant des combattants d’AQMI sont passés et passent encore dans la région de la passe de Salvador, autant aucun ne passera par Madama et Toummo pour rejoindre la Libye car c’est une zone contrôlée par les Toubous.


C’est pour une de ces raisons que l’implantation de la base de Madama pose question. L’emplacement de cette base avancée au nord du dispositif de Barkhane a pourtant fait l’objet d’une étude approfondie ; le Tibesti tchadien ayant était également une option au cours de l'étude et des reconnaissances menées en 2014.


Finalement le DTNN n’a pas été attaqué et n’a pas mené d’actions de combat dans ses alentours proches, aucun rezzou djihadiste. Les opérations qui connaissent un certain succès sont celles menées dans la région de la passe de Salvador contre les narco-djihadistes d’Ansar Eddine (7).


Barkhane a une certaine clémence vis-à-vis des Toubous notamment par rapport aux trafics de migrants et de drogue. Ils sont un facteur de stabilité pour le sud de la Libye, un rempart au djihadisme et des alliés du général Haftar.



5. La passe de Salvador


La région de la passe de Salvador aurait été un choix plus judicieux pour l’emplacement d’une base française car permettant de contrôler au plus près les trafics Touaregs et de contraindre les mouvements des djihadistes notamment de certains de leurs chefs. Lapasse permet d'accéder directement à la Libye en empruntant les pistes à l'ouest de l'Erg de Murzuq (carte n°1), elle est un des verrous de la bande sahélo-saharienne (8).


Il y existe un puits. Le ravitaillement aurait pu se faire par l'Algérie toute proche,celle-ci disposant d’une base (80 km de la passe) le long de sa frontière renforcée par des merlons pour empêcher tout passage et canaliser les trafics au Niger.


Alger a renforcé ses frontières depuis les années 2014-2015 en dressant des merlons et en construisant des postes avancés près des points de passage obligé, comme au col d'AnaÏ (carte n°3) obligeant les différents protagonistes à emprunter les pistes libyennes et la passe de Salvador.


Si le DTNN y avait été localisé, il aurait permis d'interdire au mieux de contraindre largement les déplacements des combattants d’Ansar Eddine entre Kidal (centre de gravité du RVIM) et Oubari.



6. Cinq ans pour rien ?


Le DTNN de Madama était-il prévu pour devenir une base avancée pour d’éventuels opérations en Libye qui n’auront finalement pas lieu ?


Le déménagement du détachement Sabre d’Aguelal à Madama en 2015 peut laisser penser qu’une nouvelle intervention française en Libye se préparait.


Cette base avancée n’a finalement pas eu beaucoup d’utilité, ne permettant même pas d’empêcher le flux de migrants ouest africains qui passaient devant ses portes d’aller en Libye.



Carte n°1 : vue générale de l’extrême nord du Niger



Carte n°2 : base de Madama



Carte n°3: Bases algériennes dans la région des 3 frontières.




Notes:


1. Le versant du soleil .Frison-Roche p.545

2. Le versant du soleil .Frison-Roche p.568

3. Touaregs du Niger, le destin d'un mythe .Emmanuel Grégoire,p.70

4. Touaregs du Niger, le destin d'un mythe .Emmanuel Grégoire,p.14

5. https://mondafrique.com/les-enjeux-de-la-question-touaregue-au-sahel/

6. http://menastream.com/tunisian-aqim-commander-ubari/

7. http://www.opex360.com/2015/05/19/la-force-barkhane-saisi-15-tonne-de-drogue-dans-le-nord-du-niger/barkhane-20150519/

8. L'AFRIQUE REELLE - N°53 -MAI 2014 PAGE 19 Bernard Lugan

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