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  • N. Burgan

Le discours d’Erdogan, une maîtrise des langages

Mis à jour : mars 10

La Turquie, en recherche d’affirmation et de reconnaissance sur la scène internationale, n’a pas les moyens militaires, économiques, diplomatiques, de se positionner en quasi-superpuissance sur l’échiquier mondial. L’usage du discours, du langage est donc ici primordial et permet à la Turquie de faire entendre sa voix et de se démarquer. Le président Erdogan démontre un remarquable maîtrise des langages, jonglant entre discours islamiste, nationaliste et atlantiste, européiste, humaniste, attaché aux droits de l’homme. Cela lui permet de rallier à sa cause les différentes strates de la population turque en flattant son orgueil national et jouant sur la fibre religieuse, alors même que le pays est confronté à une économie fragilisée et une dérive autoritaire du régime, toute en évitant une mise au ban de la Turquie dans le cercle des nations. Les coups de menton militaires, que ce soit en mer Méditerranée, en Syrie ou dans le Haut Karabagh, donnent une crédibilité certaine à la Turquie aux yeux des autres puissances, et les inquiétudes face à cette diplomatie belliqueuse sont aussitôt apaisées par des discours de fraternité et « droit de l’hommiste ».



1. Le langage islamiste, un discours politique


La Turquie est souvent présentée comme un pays musulman à part en raison de la laïcité sensée y être défendue, la liberté religieuse, et une relative séparation de la religion et de l’Etat. Il s’agit là de l’héritage du général Mustafa Kemal, qui lance un soulèvement en Anatolie en juin 1919, s’empare du pouvoir puis abolit le sultanat en 1922. Animé d’abord par un sentiment nationaliste outré par le traitement de la Turquie par les nations occidentales vainqueurs lors de l’après-guerre, Kemal entend faire de la Turquie une grande puissance, laïque, calqué sur un modèle à la française. Largement mis en avant, cet exceptionnalisme turc, qui pourrait par exemple justifier selon certains son entrée dans l’Union Européenne, ne mérite pas moins d’être nuancé, en particulier au regard de certaines évolutions récentes.

Comptant officiellement environ 99% de musulmans (1), même si ce chiffre est probablement surévalué (2), la masse religieuse majoritaire n’est pas homogène en termes de pratique, radicalisation, conservatisme. La constitution de 1982 garantit la liberté de croyance et interdit toute discrimination fondée sur l’appartenance à un groupe religieux (3). Une strate conséquente de la société turque est caractérisée par un fort conservatisme religieux. D’abord représenté par le Parti de la Prospérité, dissout en 1998 par la Cour Constitutionnelle, puis par le Parti de la Vertu, lui aussi dissout, il triomphe avec l’émergence de l’AKP, le Parti de la Justice et du développement. Ce parti remporte les élections législatives de 2002, et il est actuellement celui au pouvoir, dirigé par Erdogan. Ce parti, rarement évoqué comme islamiste mais plutôt comme islamique ou islamiste démocrate, marque tout de même un virage religieux conservateur (4). Il a, selon Haluk Özdalga, ancien député de l’AKP, ses intérêts calqués sur ceux des Frères musulmans, aussi bien en termes de politique étrangère (expansion de l’Islam politique, lutte contre Israël) qu’intérieure (assainissement des mœurs, port du voile islamique...) (5).

A partir de 2011, l’AKP procède à des alliances avec tous les partis politiques arabes issus de la sphère des Frères Musulmans. Erdogan fait d’ailleurs régulièrement le signe des Frères en public. Cette inflexion islamiste s’observe surtout dans son discours. Construction de la plus grande mosquée de Turquie à Istanbul, retour du voile islamique dans les lieux publics, opposition à la contraception jusqu’à la déclaration d’une guerre sainte islamique contre la Grèce et l’Europe à propos de la crise migratoire et l’accueil des migrants en mars 2020, son langage est imprégné d’une rhétorique islamiste savamment dosée. Le 12 juillet 2011, devant le groupe parlementaire de l’AKP il déclare la célèbre phrase issue d’un poème de Ziya Gökalp, : « Les minarets sont nos baïonnettes, les coupoles sont nos casques, les mosquées nos casernes, et les croyants sont nos soldats », ce à quoi les députés répondent debout par une ovation. Dès 1998, lors d’une visite à Siirt, et devant plus de 5000 personnes, il affirme : « Même si les cieux se déchirent, même si la terre s'entrouvre, même si les tornades et les éruptions s'abattent sur nous, nous ne changerons pas de route. Ma référence, c'est l'islam. Si je ne pouvais pas affirmer cela, quel serait le sens de ma vie? (…) Personne ne pourra faire taire l'appel à la prière, car là où l'on ne l'entend pas, la tranquillité est impossible. » avant de citer le vers de Gökalp précédemment évoqué. Impensable dans une démocratie laïque occidentale, ces discours sont à rebours de l’idée d’un exceptionnalisme turc en matière de laïcité dans le monde musulman et démontrent sans ambivalence la dimension islamiste, clairement énoncée ou sous-jacente, du discours d’Erdogan. Lors d’une allocution pour la fête de la Victoire le 30 août il déclare : « Je souhaite la bénédiction d’Allah à tous nos martyrs, qui ont sacrifié leur vie afin de protéger cette patrie depuis mille ans, et une vie saine et paisible à nos vétérans.»

Tout à fait récurrentes dans ses discours, y compris dans ceux comme celui-ci à priori sans rapport avec le religieux, les références à l’Islam, au Coran, aux martyrs permettent de satisfaire le socle électoral islamo-conservateur mais aussi d’islamiser la société turque, en concomitance avec une fragilisation de la sécularité de l’État. Diyanet, la direction des affaires religieuses, qui bénéficie d’un budget public de 1.6 milliard d’euros et de 140 000 fonctionnaires, est un outil politique visant à épurer les mœurs et épandre l’islamoconservatisme. A titre d’exemple, le 3 février 2018, Diyanet publie sur son site que « les démons mangent et boivent de la main gauche » (6). Il encourage explicitement à porter le voile, même pour les jeunes filles, répand une morale rigoriste en matière de sexualité, encourage à jeûner pour le ramadan, à pratiquer une ségrégation sociale des sexes, à effectuer rigoureusement les prières. Les établissements publics affichent eux aussi une porosité croissante avec la doctrine islamiste : Diyanet a l’intention de construire de nouvelles mosquées, financées par de l’argent public, dans quatre-vingt établissements universitaires du pays. Un reportage de France 2 du jeudi 13 avril 2017 intitulé « Turquie: comment Erdogan islamise la société » pointe du doigt cette islamisation à marche forcée impulsée par le président turc «Le principe de laïcité est aussi remis en cause dans l'un de ses autres bastions fondamentaux : l'éducation. Dans près de 150 établissements publics prestigieux, comme celui-ci, l'enseignement religieux gagne du terrain. (…) Les cours sur le Coran se multiplient et les enseignants choisis sont de plus en plus reconnus comme de fervents religieux.» (7). Dès lors, la question suivante se pose: pourquoi Erdogan islamise-t-il ainsi son discours de même que l’ensemble de l’appareil étatique?

Des éléments de réponse se trouvent dans la structure interne de son pari, le paradigme de la politique intérieure et enfin ses ambitions en matière de politique étrangère. L’AKP est un parti islamo-conservateur visant à définitivement tourner la page du kemalisme et imposer l’islam sunnite comme fondement de la culture politique turque (8). En déclarant son désir d’élever en Turquie des « générations pieuses », Erdogan satisfait et fidélise les cadres de son parti ,se réservant ainsi une marge de manœuvre sur d’autres sujets plus susceptibles de créer une controverse interne. Cette manœuvre politicienne concourt à la mise au pas de l’AKP qui n’est plus véritablement un parti islamiste mais un outil d’Erdogan de renforcement de son pouvoir en faisant de l’Islam une force de mobilisation intérieure (9). Le socle électoral d’Erdogan est en effet favorable à cette islamisation. Se revendiquant de la Turquie noire, celle de l’intérieur des terres, plus rurale et plus conservatrice, il fidélise cette masse électorale et fait oublier le ralentissement économique, le chômage, les égards politiques et l’autoritarisation du régime. Par ailleurs, en promouvant une pratique plus rigoriste de l’Islam, il participe à une islamisation de la Turquie dite blanche des côtes ouest, jusqu’alors plus modérée, occidentalisée et plus adepte d’un modèle kemaliste laïque. Il élargit ainsi son socle électoral, ne pouvant pas compter que sur la fidélité de la Turquie noire.

La rhétorique islamique s’inscrit aussi dans le cadre de la politique étrangère d’Erdogan et ses ambitions néo-ottomane. Un topos du discours erdoganien est l’islamophobie dans les pays occidentaux, la surenchère victimaire quant à la considération accordée à l’Islam en Europe. C’est une thématique adoptée par la plupart des partisans d’un islam radical voire politique au sein des pays occidentaux. Rhétorique parfois directe et agressive comme dans le discours du lundi 26 octobre 2020 à Ankara où il compare la gestion des musulmans en France à celle des Juifs par l’Allemagne nazie quatre-vingt ans plus tôt et accuse Emmanuel Macron de «fasciste» (10). Il sait aussi distiller ce langage victimaire dans diverses allocutions comme celle du 9 mai 2020 pour la Journée de l’Europe : « J’ai l’entière conviction que nous connaitrons de plus beaux jours si le langage discriminatoire et de la haine est abandonné ». Erdogan endosse ainsi le rôle de défenseur de la foi musulmane, tourne ses ressortissants contre leur pays d’accueil en animant les débats intérieurs quant à l’islamophobie et s’attire la sympathie des populations musulmanes étrangères. Il s’agit de raviver le sentiment d’appartenance à une autre civilisation, en particulier pour les citadins de la Turquie blanche occidentalisée, élement essentiel aux ambitions néo-ottomanes. La récupération de l’héritage islamique ottoman est le ciment qui unit les anciennes terres de l’Empire Ottoman et facilite l’activisme diplomatique de la Turquie dans ces territoires (11). Mais les discours d’Erdogan ne se limitent pas au langage islamique qui est à la fois un élément de consolidation de son pouvoir et de rayonnement de la puissance turque. La rhétorique nationaliste y est aussi déterminante.



2. Le discours nationaliste


Erdogan prend un virage ultranationaliste en 2015. Il rompt avec le mouvement politique islamique de l’imam Fetullah Gülen lequel l’avait aidé à asseoir son autorité au sein de l’État. En 2018, il s’allie avec le parti d’action nationaliste, MHP, et avec certains militaires, qui n’ont «rien d’islamiste», mais qui sont «plutôt pro-russes, anti-américains et laïcards» [Ariane Bonzon] (12). Il n’hésite pas non plus à négocier avec la Chine pour lui livrer ses ressortissants ouïghours avant de se raviser face à la pression internationale (13). Le parti islamiste Saadet est aujourd’hui un parti d’opposition en Turquie. Le discours islamiste d’Erdogan obéit ainsi davantage à une logique politicienne de renforcement du pouvoir, de stabilité intérieure, de rayonnement diplomatique, plutôt qu’à un réel projet d’Islam politique et d’expansion de ce dernier. Le pragmatisme politique et la manipulation des langages sont au coeur du discours erdoganien qui ajuste le discours au public visé. Le discours nationaliste découle aussi de considérations politiques et diplomatiques. Assez classiquement, le discours nationaliste vise à rassembler la population derrière le pouvoir en place en jouant sur de prétendues menaces pesant sur la nation. En exacerbant le sentiment nationaliste, Erdogan peut compter sur un soutien intérieur élargi pour sa politique étrangère agressive, mais aussi sur la fidélité de sa diaspora qui joue un véritable rôle politique dans des pays comme l’Allemagne (14), la France ou le Royaume-Uni en décourageant ses pays d’adopter une posture trop répressive vis à vis de la Turquie par exemple (15). Erdogan s’appuie sur de prétendues menaces d’ingérences extérieures, véritable topos de son discours, par exemple en recourant à des références au traité de Sèvres, ce démantèlement territorial orchestré par les puissances occidentales en 1920 qui est un vieux traumatisme turc (16). Lors de son allocution pour la fête de la Victoire le 30 août 2020 , il déclare «Bien entendu, ce n’est pas un hasard que ceux qui cherchent à exclure notre pays de la Méditerranée orientale sont les mêmes envahisseurs que ceux qui ont tenté d’envahir notre patrie il y a un siècle. Notre peuple n’hésitera jamais à déjouer les désirs et les tentatives pour un Sèvres dans la Patrie bleue» (17). L’usage de références historiques, de symboles forts, sont autant d’outils facilitant la transmission du message dans le discours erdoganien. La rhétorique agressive, voire belliqueuse, lui confère une certaine aura au sein de la population turque, il apparaît comme l’homme qui va redonner à la Turquie ses lettres de noblesse et ses titres de gloire. Refusant qu’elle se noie dans un conformisme culturel occidental il en rappelle sans cesse les spécifités et l’héritage, appuyant l’idée d’un exceptionnalisme turc, lieu commun de tout argumentaire nationaliste.

En accentuant les menaces d’ingérence des puissances occidentales, en jouant sur la rhétorique de la nation en péril, il fait croître dans les esprits le sentiment de nécessité d’un pouvoir fort avec à sa tête un homme fort que lui seul peut incarner. Il procède ainsi à l’acceptation de la «dérive autoritaire» du régime (18). La stratégie opérée est sur bien des points celle d’un Poutine à la turque. Après la déroute culturelle, identitaire, économique de la chute de l’URSS, le peuple se tourne vers celui qui semble être capable de redorer la Russie, qui peut rendre fier d’être russe à nouveau. Un enlisement économique, un accroissement des contestations politiques sont déjouée par un nouveau coup de menton, militaire ou diplomatique, qui ravit le sentiment nationaliste russe diffus et fait apparaître le chef de l’État comme un homme providentiel faisant de nouveau de la Russie une puissance crainte et respectée (19).

Les velléités expansionnistes en Méditerranée orientale, les discours agressifs, les coups de menton militaires comme celle en Syrie en 2016 avec l’opération «Bouclier de l’Euphrate», l’envoi de mercenaires en Libye, l’opération «Griffes du Tigre» lancée en Irak en juin 2020 sont autant de camouflages masquant une économie stagnante, le chômage, les troubles sociaux, l’isolement géopolitique de la Turquie, l’autoritarisme du régime. Le discours nationaliste erdoganien est un paravent détournant l’attention publique de certaines problématiques intérieures, ralliant au pouvoir en place les nationalistes kemalistes hostiles à l’islamisation (nombreux dans l’armée notamment), et unifiant le peuple turc derrière lui, l’homme providentiel sauvant la nation de périls imminents et lui redonnant la gloire et le prestige qui lui auraient été volés.



3. Le discours otanien, droit-de-l’hommiste, démocratique


Le discours d’Erdogan ne saurait ne se limiter à un mélange d’islamisme et de nationalisme. Nous l’avons vu, ces deux discours sont parfois contradictoires et servent avant tout des objectifs politiciens, voire électoralistes. Mais ils le sont tout autant avec le troisième pilier du discours erdoganien qui est une perpétuelle nuance des deux premiers. Erdogan se démarque par son pragmatisme, voire son clientélisme discursif en adaptant soigneusement son discours au public visé, que ce soit le socle islamo-conservateur turc, la jeunesse nationaliste, ou encore les puissances étrangères. Car la Turquie fait partie de l’Otan, est toujours candidate à entrer dans l’Union Européenne, et ne pourrait assumer une mise au ban des nations comme un régime autoritaire et islamiste dangereux à la stabilité internationale. Cela s’explique par le grand écart permanent du discours erdoganien.

La Turquie entend se réserver une place de grande puissance mondiale, d’égal à égal avec la Chine, la Russie, les Etats-Unis, mais elle n’en a pas les moyens économiquement, diplomatiquement, militairement. En 2019, elle n’est que la 19e puissance énonomique mondiale en terme de PIB. Et si son armée est la 2e de l’Otan quantitativement, ses lacunes qualitatives la place au onzième rang mondial en 2020. Cela n’empêche pas Ankara de braver la Grèce et la France en Méditerranée, d’intervenir militairement dans plusieurs pays du Moyen-Orient, d’avoir un discours diplomatique parfois agressif, voire défiant vis à vis d’autres puissances. En évitant un déclassement de la Turquie sur l’échiquier international, en lui permettant de conserver un rôle géopolitique actif, le discours prend dès lors une importance prépondérante. A moindre coûts, il rappelle l’existence de la Turquie et sa capacité à jouer dans le jeu des puissances. Il permet d’avoir une politique étrangère active, et tous azimuts, compensant tant que possible la réalité des faiblesses internes. Aussi, un discours islamiste et nationaliste sans nuances réduirait à néant ces efforts car une mise au ban du pays le ramènerait à sa condition de puissance régionale masquée par l’activisme erdoganien.

En parallèle, Erdogan use ainsi d’un langage d’ouverture et tolérance, d’attachement à la démocratie, aux libertés fondamentales et même à la laïcité, de fidélité à l’Otan. Le 9 mai 2020, Erdogan fait un discours à l’occasion de la journée de l’Europe dans lequel il réitère la volonté de la Turquie de rejoindre l’Union. Il y déclare: «Ce tout petit ennemi invisible [le covid] nous a rappelé encore une fois ce que veut dire ’être uni’, être puissant dans l’unité, que nous avons quasiment oublié et que nous sommes devenus prêts à sacrifier pour les politiques populistes et pour les intérêts nationaux à court terme.» Dans sa lettre à M. le Patriarche des Arméniens de Turquie, Sahak Mashalyan, du 24 avril 2020, Erdogan affirme: «Nous n’avons jamais et en aucun cas permis que même un seul de nos citoyens subisse l’ostracisme ou soit traité de manière différente en raison de sa croyance et de son identité, et nous ne le permettrons jamais.» (20). Il y rappelle l’attachement historique turc à la laïcité, ce que certains appellent «l’exceptionnalisme turc», inscrit dans la constitution et héritier de la période kémaliste, alors même que d’autres discours semblent remettre en cause ce principe et encourager une certaine miscibilité entre le religieux et le politique, le public. Cela se justifie d’une part par la nécessité pour la Turquie de préserver une certaine cordialité avec ses partenaires commerciaux, principalement européens, ayant une économie totalement dépendante des échanges commerciaux (41 millions de touristes étrangers en 2015, les échanges extérieurs représentent 48% du PIB la même année) (21). La puissance turque dépend des investissements étrangers, de la permanence de la vanne touristique et du commerce avec l’Europe. Par ailleurs, la Turquie est encore trop fragile diplomatiquement pour s’isoler et et couper ses liens avec les Etats-Unis. Dans son message de félicitations adressé à Joe Biden pour sa victoire aux élections présidentielles américaines, Erdogan invite à «développer et renforcer davantage nos relations fondées sur des intérêts et des valeurs communs», rappelant la «qualité stratégique» des relations turco-américaines.

Le discours otanien, « droit de l’hommiste », démocratique, obéit aussi, comme les discours islamistes et nationalistes, à des considérations de politique intérieure, et à une perspective électoraliste. Erdogan ne fait pas l’unanimité et une partie de la population est opposée à la dérive autoritaire et islamiste du régime. Héritière du kemalisme, attachée à la laïcité et aux libertés publiques, se sentant proche de l’Europe et de l’Occident, elle voit d’un mauvais œil la diplomatie agressive d’Erdogan. Voulant éviter une radicalisation de cette opposition, notamment issue d’une partie de la Turquie dite «blanche», Erdogan entend apaiser les inquiétudes en procédant à de nombreux discours rappelant les principes démocratiques fondamentaux, la liberté religieuse, l’attachement à l’Europe. Sur le site officiel de la présidence turque par exemple, la majorité des discours publiés sont de cet ordre, ceux plus polémiques comme celui où il accuse Emmanuel Macron de «maladie mentale» ou la Grèce de «fascisme» en raison de l’accueil réservé aux migrants, ne sont pas mentionnés.



Le discours erdoganien est ainsi bien celui du grand écart permanent. On y observe plusieurs langages, parfois contradictoires, et qui révèlent la maîtrise rhétorique du chef de l’État turc, modifiant son discours en fonction de l’auditoire visé. Les objectifs sont doubles. Le premier, et principal, est un renforcement de son pouvoir, un élargissement de son socle électoral, le maintien de la stabilité intérieure. Le deuxième est le rayonnement de la puissance turc, dans le cadre d’une politique néo-ottomane. Certains discours agressifs, voire belliqueux, ne sauraient masquer l’usage habile de l’art discursif, qui derrière d’apparentes contradictions, permet d’arriver aux objectifs fixés, en ménageant de potentiels opposants, intérieurs comme extérieurs.




Notes :


1. https://www.azkan.fr/la-religion-en-turquie.html

2. International Religious Freedom Report 2007, https://2009-2017.state.gov/j/drl/rls/irf/2007/90204.htm

3. Art. 2 et 10: https://mjp.univ-perp.fr/constit/tr1982.htm#2,4

4. Jean Marcou Islamisme et “post-islamisme” en Turquie, Revue internationale de politique comparée 2004/4 (Vol. 11), pages 587 à 609

5. https://www.courrierinternational.com/article/diplomatie-en-turquie-le-piege-dune-politique-etrangere-guideepar-lislamisme

6. https://www.lemonde.fr/m-actu/article/2018/02/25/en-turquie-la-morale-islamique-defie-laraison_5262224_4497186.html

7. https://www.francetvinfo.fr/societe/religion/laicite/turquie-comment-erdogan-islamise-la-societe_2144534.html

8. Dorothée Schmid, La Turquie d’Erdogan: une évolution politique spectaculaire, Questions internationales, n°94, novembre-décembre 2018

9. Jean Marcou, ibid

10. https://www.huffingtonpost.fr/entry/erdogan-europe-campagne-haine-macron-musulmans_fr

11. Federico Donelli, Le radici ottomane della Turchia di Erdoğan, Diacronie, 2012 12. https://www.lefigaro.fr/vox/monde/le-discours-de-revanche-d-erdogan-peut-indirectement-encourager-unmusulman-fanatique-a-passer-a-l-acte-20201030

13. https://www.france24.com/fr/asie-pacifique/20201228-ouïghours-la-chine-signe-un-traite-d-extradition-avecla-turquie

14. 1 607 161 citoyens turcs vivent en Allemagne (Destatis 2011), la diaspora totale est estimée à 4 millions

15. En 2016, l’AKP a obtenu 55,7% des suffrages en Allemagne, avec 1,4 millions citoyens turcs vivant en Allemagne inscrits. Ils sont 64% à soutenir Erdogan. (https://www.courrierinternational.com/article/vudallemagne-linquietant-succes-derdogan-dans-la-diaspora-turque)

16. Dorothée Schmid, «Turquie: le syndrome de Sèvres, ou la guerre qui n’en finit pas» Politique étrangère, 2014/I, p.199-213

17. Site officiel de la présidence turque https://www.tccb.gov.tr/fr/receptayyiperdogan/discours-declarations/

18. Ahmet Insel, La Nouvelle Turquie d’Erdogan, du rêve démocratique à la dérive autoritaire, La Découverte, 2015

19. Selon Julien Nocetti, il s’agit d’un «dérivatif»: le discours patriotique exaltant la grandeur russe, dans lequel s’inscrit l’invasion de la Crimée, tend à faire oublier les difficultés internes immédiates. Erdogan fait usage du même procédé

20. Site officiel de la présidence turque, ibid

21. http://www.donnees.banquemondiale.org/




Bibliographie:


Ahmet Insel, La Nouvelle Turquie d’Erdogan, du rêve démocratique à la dérive autoritaire, La Découverte, 2015

Ariane Bonzon, Turquie. L’Heure de Vérité. Empreinte. 2019

Dorothée Schmid, La Turquie en 100 questions, Tallandier, 2017

Eric Sales, La Turquie, un État de droit en question. Éditions l’Harmattan, 2021

Guillaume Perrier, Dans la Tête de Recep Tayyip Erdogan, Actes Sud, 2018

Hamit Bozarslan, Histoire de la Turquie: De l’Empire à nos jours. Tallandier, 2015

Jean-François Colosimo, Le sabre et le turban. Jusqu’où ira la Turquie. Les éditions du Cerf, 2020

Jean Marcou, La Turquie et ses Nouveaux «Alliés». Éditions l’Harmattan, 2019

Nicolas Cheviron, Jean-François Pérouse, Erdogan. Nouveau Père de la Turquie?, Éditions François Bourin, 2016

Robert Mantran, Histoire de la Turquie (Que sais-je? t.539), Presses Universitaires de France, 1993

Soner Cagaptay, Erdogan’s Empire: Turkey and the Politics of the Middle East, I.B. Tauris, 2019

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