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  • Olivier Hanne

Le Coran, un texte européen comme un autre

Le Coran est au carrefour de l’incompréhension qui semble opposer le monde européen à l’autre rive de la Méditerranée. On l’ouvre avec hésitation, on le lit comme un livre étrange et étranger, difficile d’accès, dont les clés nous échappent mais dont les djihadistes apparaissent comme d’authentiques interprètes, contrairement aux imams modérés qui altèrent forcément la nature même du texte.


Sait-on pourtant à quel point le Coran appartient profondément à l’histoire et à la culture européennes ? L’existence de l’islam et ses victoires militaires ont suscité dès le VIIIe siècle la stupéfaction et l’inquiétude en Europe. Les moines, les clercs, puis les marchands et les diplomates, ont cherché à comprendre ce qu’était l’islam en découvrant sa doctrine, sa « loi » (lex) comme on l’appelle dès le IXe siècle. À compter du XIIe siècle, le livre est enfin identifié par les lettrés européens, qui ne savent toutefois pas dans quel genre littéraire le classer. On l’appelle alors l’Alcoran, par écrasement phonétique entre l’article al et le nom qur’ân : al-qur’ân, le Coran, l’Alcoran.


À peine connu jusqu’alors, rarement lu, il est parfois traduit par extraits, sans qu’on ait encore connaissance de sa globalité. Mais à partir de 1143, dans l’entourage de l’abbaye de Cluny, une traduction latine intégrale est réalisée par une équipe installée dans le nord de l’Espagne et associant des moines, un mathématicien anglais du nom de Robert de Ketton, et sans doute un acolyte musulman. On peut désormais étudier l’islam et polémiquer contre lui, parallèlement aux croisades, en s’appuyant sur cet Alcoran, outil intellectuel de guerre. Mais la révélation en Europe de ce livre ne suscita pas seulement une hostilité de principe, car les lettrés découvrirent aussi une manière d’écrire, de décrire le divin, des modes de penser qu’ils ignoraient, ainsi qu’une langue arabe devenue essentielle dans le transfert des savoirs scientifiques et philosophiques.


Durant près de cinq siècles, la réflexion européenne autour de l’Alcoran de Cluny restera ininterrompue. Car il y avait là un monument intellectuel, entièrement partial et subjectif, mais constituant la pierre angulaire de l’islamologie européenne, pour le pire et le meilleur. D’autres traductions latines suivirent pourtant : ainsi celle du théologien Raymond Lull vers 1270, ou encore la somme de Ludovico Marraci en 1698, qui présente les versions arabe et latine et cherche à distinguer dans ses annotations la polémique de l’étude philologique objective.



L’islam, miroir déformant


La confiance des théologiens dans le raisonnement dialectique les persuade que les musulmans vont se convertir devant leurs démonstrations fondées sur l’Alcoran. Les reproches ne changeront guère jusqu’à nos jours, car la méfiance envers ce texte est culturelle autant que religieuse : l’islam apparaît comme le miroir déformant de ce que rejette l’Europe, l’antithèse de ses propres valeurs.


Et pourtant, à compter de la Renaissance, l’étude de la langue arabe et de l’Alcoran se développe. On le traduit dans toutes les langues, et d’abord dans une mauvaise version italienne en 1547, et surtout en français par le diplomate André du Ryer en 1647. Le texte devient un produit de consommation culturelle courant : tout honnête homme doit avoir un exemplaire dans sa bibliothèque, quitte à ne jamais l’ouvrir. La cité pontificale rayonne comme le premier centre européen d’impression et d’étude de la langue arabe. On édite des grammaires, des lexiques, des manuels. Au fur et à mesure des publications, des méthodes d’analyse du Coran et d’édition de l’arabe se dégagent et constitueront les fondements de l’épistémologie critique européenne. La controverse se retrouve reléguée dans les notes de bas de page ou dans la préface. Aucun de ces travaux ne prétend à la neutralité, et pourtant le livre fait l’objet au XVIIIe siècle d’une véritable fascination, jamais démentie, souvent pervertie, toujours actuelle.



Sortir de l’aporie anxiogène


Il faut donc l’affirmer : le Coran est un texte européen, au sens où, quel que soit le milieu historique qui l’a vu naître, il est depuis plus de huit siècles une obsession intellectuelle, littéraire et polémique européenne. Il appartient à l’Europe autant que l’Iliade, la Genèse ou les poèmes de Rimbaud. Comme Claudel le fit pour les Psaumes, nous pouvons donc légitimement l’écrire et le réécrire, rejeter certains de ses passages, y appliquer une sotte subjectivité tout à loisir (« Je ne déteste pas ce passage ! » ­– « J’adore cette formule… »), goûter ses mots, même en français ou en anglais, surtout en français ou en anglais, comme un non-germaniste le ferait pour Goethe sans forcément le trahir.


Nous sortirons de l’aporie anxiogène que représente le Coran lorsque chaque Européen – et qu’il se définisse lui-même ! – aura, depuis son canapé, feuilleté négligemment son exemplaire du Coran, s’arrêtant sur une sourate avant de le reposer et d’allumer son téléviseur. Car nous avons besoin à l’égard du Coran de la paisible indifférence envers ce qui nous est familier…



=> Demain : Faudra-t-il sauver les salafistes ?



Tribune publiée dans La Croix le 25 Janvier 2021 à 13:52.

Lien : https://www.la-croix.com/Debats/Le-Coran-texte-europeen-comme-autre-2021-01-25-1201136893



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