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  • B. de Saint-Laurent

La Turquie et la Grèce

Mis à jour : mars 10

Le 10 août 2020 puis à nouveau en octobre, plusieurs navires militaires turcs escortant un navire sismique pénètrent les eaux territoriales grecques à la recherche de gaz, sans accord de la Grèce. Face à cela, l’Union Européenne appelle à des négociations, la France envoie un soutien militaire à Athènes. La situation gréco-turque est aujourd’hui sous tension, et le risque d’un conflit armé est même évoqué (1). Les relations gréco-turques sont depuis longtemps complexes, et se traduisent par de multiples oppositions comme dans la gestion de la crise migratoire, les conflits territoriaux et de ZEE ou la crise de Chypre. Pourtant, les peuples turcs et grecs ont cohabité jusqu’au 19ème Siècle au sein de l’Empire Ottoman. Alors comment s’explique une telle virulence dans les relations turco-grecques ? Comment leurs rapports ont-ils évolué ? La Grèce est un pays qui s’est formé à partir de 1821 et qui n’a obtenu sa forme actuelle qu’en 1947, depuis sa création, les deux pays ont connu 5 guerres directes, les conflits sont donc apparus avec la formation de deux entités distinctes, s’exacerbant avec l’opposition de deux pays (création de la Turquie.) (2). Plusieurs questions catalyseront alors les rancœurs ; les grecs de Turquie et la gestion des minorités ont été un traumatisme pour la Grèce, puis la question chypriote qui a failli mener à une nouvelle guerre, plus récemment ce sont la géopolitique des îles et la gestion de la crise migratoire qui ont cristallisé les tensions.



Formation de la Grèce


Annexée au 14ème Siècle, la Grèce est sous le joug de l’empire Ottoman, sous forme d’une unité administrative contrôlée par le pouvoir central. Les peuples cohabitent, et il y a une multiethnicité au sein de l’Empire. Cette multiethnicité posera problème au moment de la scission, nous y reviendrons dans la partie des Grecs de Turquie. À la fin du 18ème Siècle, la volonté d’unification grecque, officiellement des chrétiens orthodoxes, se développe dans un Empire Ottoman en difficulté financière et administrative (pouvoir central faiblissant au profit de gouverneurs provinciaux) (3). Les Grecs émigrés en Europe développent l’idée d’indépendance en s’inspirant du mouvement des Lumières, Rigas Veléstinlis est ainsi considéré comme l’un des pères de l’unification grecque, publiant de nombreux ouvrages politiques, et même une Constitution ou encore le Thourios, chant prônant l’indépendance grecque. Ensuite, la cause grecque bénéficia de l’appui de l’Empire Russe à tous les orthodoxes. De premières insurrections grecques eurent lieu en 1820 en Moldavie et en Valachie, mais l’insurrection majeure débuta en 1821 entraînant la guerre d’indépendance grecque. En Europe, la « Grèce » conserve son image classique de mère de l’Europe et une image de civilisation, elle bénéficie, en partie pour cela, du soutien européen. En 1821, la Grèce proclame son indépendance sur une partie du territoire, il s’en suit la guerre d’indépendance. La guerre d’Indépendance grecque (1821-1829) est une succession de petites batailles qui prennent progressivement de l’ampleur. La Turquie obtient le soutien égyptien, les Grecs ont un soutien européen. En 1827, une flotte de démonstration anglo-franco-russe détruit la flotte turco-égyptienne dans la baie de Navarin. Ce retournement précipite l’issue de la guerre, la Grèce obtient son indépendance.

« Cette indépendance proclamée en 1822 sur une partie du territoire grec seulement, ne sera militairement matérialisée qu’en 1829. » (4). Puis le 3 février 1830, avec le Protocole de Londres, la Grèce devient officiellement un royaume souverain. La création de cet État est le point de départ de relations internationales greco-turques complexes.



Revendications du nouvel


État Avec la création de l’État grec, un sentiment national s’est créé, de nombreux individus de langue maternelle grecque ont migré en Grèce. Ce sentiment s’est exacerbé jusqu’à l’apparition du terme « Grande Idée », désignant le rassemblement de tous les Grecs sur un territoire. Cette volonté se traduit plus concrètement par la défense des intérêts des hétérochtones, les Grecs nés hors du Royaume, et donc par l’annexion de territoires. Cette idéologie oriente la politique grecque tout au long du 19ème Siècle, la Grèce profite de toutes les occasions pour essayer d’annexer des territoires, y parvenant en 1863 (Traité en 1864). Mais c’est une politique belliqueuse, et la tentative d’annexion de la Crète déclenche en 1897 la guerre dite des 30 jours.

Ensuite, la Grande Idée a entraîné la participation du pays aux Guerres Balkaniques (1912-1913), un choix qui s’est révélé judicieux puisque la Grèce obtint la Macédoine et doubla presque sa population avec un gain de territoire de 70%.

Un changement doctrinal s’opère avec la Première Guerre Mondiale, la Grande Idée est aussi une politique intérieure délicate, clivante. Le pays est en difficulté économique et financière, la division est forte au sein des élites politiques, certains veulent poursuivre les annexions, d’autres se concentrer sur la politique intérieure. La Grèce se déclare neutre en 1914 face à ce clivage mais aussi parce qu’elle ne sait pas quel camp choisir pour maximiser ses intérêts territoriaux. Sa participation dans la guerre est d’abord indirecte mais elle finit par rentrer aux côtés de l’Entente.

À la fin de la guerre, la Grèce est autorisée à occuper Smyrne et l’Ouest de l’Empire Ottoman pour éviter un effondrement précoce. Cependant, cette occupation est mal gérée, de nombreux massacres sont commis, ce qui débouche sur la « Grande Catastrophe ».

Le 15 mai 1919, la Grèce occupe Smyrne, port turc. Mustafa Kemal coordonne l’opposition turque et affirme le nationalisme et l’opposition au Traité de Sèvres. Avec ses troupes, il arrive à Samsum le 19 mai, massacrant les Grecs sur place. La Grande Catastrophe est le massacre de populations chrétiennes orthodoxes en Turquie pour se venger de l’occupation grecque, mais elle désigne aussi des bouleversements politiques importants en Grèce. Ces événements marquent le début de la Guerre d’Indépendance Turque, visant à récupérer l’intégralité du pays et éviter la partition. Les deux pays sont en grande instabilité à ce moment, forçant une réaction européenne, mais les pays européens ne veulent pas s’engager au lendemain de la Grande Guerre.

Le 9 septembre 1922, il repousse les Grecs à Smyrne, marquant la fin de la Guerre d’Indépendance turque. La République Turque est proclamée le 29 octobre 1923. Finalement, le Traité de Lausanne réussit à rétablir des relations cordiales entre les deux pays en mettant en place un échange de populations, et le retour à la Turquie de territoires.


Les deux traités :

- Le traité de Sèvres est signé le 10 août 1920. L’Empire Ottoman est découpé, la Grèce récupère des îles et des portions de territoire à l’Ouest. L’Empire est en plus tiraillé entre les gouvernements du Sultan de Constantinople et celui de Mustafa Kemal. La Grèce obtient Smyrne, la Thrace Orientale et les îles d’Imbros et Ténédos. Ce traité n’est pas accepté par l’Empire, et les assertions nationalistes turques ne se font pas attendre. Une lutte turque se met rapidement en place et aboutira au traité de Lausanne.

- Le traité de Lausanne est signé le 24 juillet 1923, il parvient à établir des relations diplomatiques cordiales entre les deux pays. La Grèce perd l’ensemble de ses gains territoriaux, sauf les îles de la Mer Égée. Un échange de populations est mis en place : 1 300 000 Grecs de Turquie contre 400 000 Turcs de Grèce. Cet échange permet surtout d’éviter des massacres qui ont eu lieu en Turquie comme en Grèce. Il marque la fin du passé de cohabitation entre les deux pays.


Ainsi, la Grèce et la Turquie ont connu 5 guerres directes : Guerre d’Indépendance 1821- 1829, Guerre gréco-turque de 1897, Guerres Balkaniques de 1912-1913, la Première Guerre Mondiale 1915-1918 et la Guerre Gréco-Turque 1919-1922. Ces guerres ont été l’occasion pour la Grèce d’étendre son territoire à travers la Grande Idée.

Après le traité de Lausanne, les deux pays ont fait des efforts pour parvenir à de bonnes relations. Mustafa Kemal Atatürk et Elefthérios Venizélos, respectivement dirigeants de la Turquie et de la Grèce, ont réussi après quelques années à conclure un accord en 1930. Par la suite, en 1941, les Turcs envoient des aides alimentaires à Athènes face à la famine. Puis en plus d’être officiellement alliés en 1952 au sein de l’OTAN, le Pacte des Balkans est signé en 1954 entre la Grèce, la Turquie et la Yougoslavie.

Mais en 1964, Ankara décide d’expulser les derniers Grecs de Turquie, et en douze heures seulement, 12 000 Grecs d’Istanbul doivent quitter le territoire, et seront en quelques mois près de 50 000 à quitter la Turquie (5). Cet épisode brise l’amélioration des relations et fait ressurgir des rancœurs. L’histoire de ces pays explique une relation actuelle complexe, et pour mieux comprendre l’éloignement des pays, il faut s’intéresser aux populations.



Les Grecs de Turquie


L’Empire Ottoman est multi-ethnique (6) , mais sous forme de reconnaissance des minorités par un groupe dominant (7). Les groupes confessionnels n’ont pas le même statut juridique, économique et social. Le groupe dominant n’est pas ethnique, dans les faits le « Turc » est en bas de l’échelle. Ces dominants sont musulmans mais non turcs, la cohabitation avec les chrétiens ne pose pas de problème à l’époque. Les Grecs à l’époque font partie des Rums qui désignent les peuples orthodoxes, et sont donc des millets, un statut qui a même permis à une aristocratie grecque d’émerger avec les Phanariotes (8).

Le problème pour les Ottomans apparaît avec l’existence d’un État grec à partir de 1829. Les populations grecques sont donc une opposition, une autre nation dans le pays, il faut donc se débarrasser de cette population (9). Les populations grecques et turques sont des populations qui vivaient ensemble, qui s’entendaient et sans relation de domination, elles pouvaient occuper les mêmes emplois et avaient les mêmes droits.

L’armée ottomane comptait des grecs dans ses rangs, ainsi la relation turco-grecque, au début du 20ème Siècle, est très complexe avec une division forte mais une imbrication des populations de par l’histoire de cohabitation des populations au sein de l’Empire. La séparation est d’abord politique.

La Grèce, quant à elle, doit comme chaque nouvel État rassembler sa population et concentrer son territoire, il faut donc limiter la population turque dans le nouvel État, annexer les territoires grecs et rapatrier les Grecs, c’est ce qui domine la politique grecque jusqu’en 1922, et qui se traduit par la Grande Idée (10). C’est aussi à ce moment que se développe un roman national qui critique une oppression ottomane de 400 ans, parlant même d’esclavage (11).

La communauté grecque-orthodoxe du 19ème Siècle était hiérarchisée et divisée en quatre catégories (nationalistes, noblesse, paysans, orthodoxes turcophones) qui ne réagit pas de la même manière à cette xénophobie naissante. Ce sont les nationalistes (catégorie de Grecs en Grèce, non lié à une idéologie) et la noblesse qui développent des idées nationalistes et veulent rassembler les Grecs sur un même territoire. Alors, les Grecs de Turquie sont victimes des idées nationalistes, et sont parfois accusés d’être des traîtres (12).

À la Grande Guerre, les tensions s’aiguisent, les deux pays ne choisissant pas le même camp, les Grecs sont accusés de trahison. Au Traité de Sèvres, les Grecs tentèrent de bâtir une Grande Grèce en occupant l’Anatolie Occidentale, ce qui valut aux Grecs de Turquie d’être définitivement considérés comme des traîtres. C’est véritablement à cette période que la population turque s’est mise à détester les Grecs. Cette histoire douloureuse s’est attisée avec les écrits nationalistes d’auteurs turcs.

Après le traité de Lausanne, la question des minorités se pose de nouveau. Il est très difficile d’évaluer le nombre de Grecs vivant en Turquie, les recensements prennent en compte les personnes de langue maternelle grecque, mais officiellement, ils représenteraient 0.9% (13). Seulement, les déportations de grecs ont semé la peur chez les minorités qui préfèrent cacher leur origine. En 1923, les Grecs d’Istanbul encore présents obtiennent pourtant la citoyenneté turque, ils resteront en Turquie sous le statut d’«établis». Au lendemain de Lausanne, la Grèce veut garder une part forte en Turquie, il semblerait donc que toute idée de Grande Idée ne soit pas écartée par les dirigeants. Du côté turc, à partir de Lausanne, la tendance est à l’éviction des non-musulmans dans la société, des lois paraissent durcissant les conditions d’accès à certains métiers pour les non-musulmans ou pour l’accès au logement (14).

En conséquence, des milliers de Grecs ont quitté la Turquie, mais une grande proportion est restée, jusqu’à l’éviction de 1964 relative à la déchirure chypriote. Pour ceux restés, la période de 1928 à la guerre fut tranquille grâce au rapprochement entre les deux gouvernements, mais la seconde guerre mondiale a été très difficile avec la réapparition de menaces contre les Grecs. En 1964, les Grecs de Turquie sont de nouveau massivement expulsés, et à partir de là, la population a diminué chaque année.

Une faible minorité vit toujours en Turquie, mais se plaint de harcèlements, de dénigrement et de xénophobie (15). Ainsi, le 20ème Siècle a achevé tout espoir d’entente et d’amitié entre ces peuples qui vivaient autrefois ensemble sous l’Empire Ottoman. Il est difficile d’espérer une amélioration de la relation entre les populations, d’autant plus que la différence religieuse a aujourd’hui pris une grande importance, alors il faudra certainement plusieurs générations pour que ces peuples s’entendent à nouveau.



La déchirure chypriote


Ancien protectorat britannique, à population grecque (85%, le reste turc), ses habitants ont réclamé l’unification à la Grèce, refusée en 1931 par une Grèce dépendante du RoyaumeUni. En 1950, face à une nouvelle volonté d’unification, des manifestations turques éclatent jusqu’au Pogrom d’Istanbul en 1955. En 1960 Chypre devient un État indépendant, des troupes de chaque pays sont présentes pour assurer la sécurité de leur population.

En 1964, une proposition d’amendement constitutionnelle est déposée pour unifier l’île à la Grèce, la Turquie bombarde alors les troupes grecques. Les tensions sont calmées par une intervention de l’ONU.

Un groupe militaire nationaliste, l’EOKA B se forme en 1974, il milite pour l’unification, allant même jusqu’à un coup d’État : Nikos Sampson, Président autoproclamé, a alors envahi l’autre partie de l’île, mais l’ancien Président a rapidement récupéré le pouvoir et calmé la situation, évitant la guerre.

La situation est donc revenue à un statu quo, et la situation actuelle n’a pas évoluée. Chypre est coupée en deux, une partie chypriote, une partie turque, séparées par un mur et quelques soldats restent en garnison pour chaque armée. La question chypriote est donc un sujet encore tendu qui menace de s’embraser si l’un des deux camps venait à revendiquer l’autre partie de l’île. On peut craindre un début de conflit comme en 1964, mais rien de plus et le découpage de l’île ne devrait pas évoluer.



Quelle évolution de la relation turco-grecque ?


L’histoire de la domination ottomane est restée importante en Grèce, on en trouve encore aujourd’hui différentes illustrations comme les jupes des Evzones (garde présidentielle), et les discours politiques grecs citant l’oppression ottomane sont nombreux et ont continué d’attiser une « haine artificielle » (16). Cependant, depuis les années 1980, le dialogue entre les deux pays a repris et la relation s’est améliorée. Cet avancement est renforcé par la publication d’œuvres littéraires et scientifiques éclaircissant le passé commun des deux pays (17).

Ensuite, à la suite d’un violent séisme à Istanbul, des aides grecques sont envoyées, ce qui est aussi une occasion diplomatique pour rétablir une communication plus régulière. Par la suite, la Grèce soutient l’adhésion de la Turquie à l’UE et la Turquie se rapproche de la Grèce dans la crise financière et économique qu’elle traverse. La Grèce a fourni de nombreux efforts pour normaliser ses rapports avec la Turquie, elle a participé à la création d’un organe de coopération politique entre les deux pays et soutenu la Turquie après le Coup d’État de 2016.

Ainsi, ces deux populations aux cultures méditerranéennes proches pourraient voir leurs relations continuer de s’améliorer, les seules oppositions sont politiques et on peut espérer que ces deux peuples puissent à nouveau cohabiter. On observe en tout cas la naissance de projets communs dans les milieux artistiques ou d’intérêt mutuel, comme à la télévision la série Yabanci Damat qui met en scène, en 2004, l’amour d’un Turc et d’une Grecque.

Toutefois, au niveau politique plusieurs problèmes ont pris de l’ampleur avec des enjeux devenus critiques. La question des îles est devenue centrale entre les deux pays, annexées par la Grèce, les îles sont aujourd’hui revendiquées par la Turquie pour les ressources des zones économiques exclusives (ZEE). Puis, la question migratoire est aussi devenue centrale avec des pays situés à l’entrée de l’Union Européenne et qui ne parviennent pas à s’entendre sur la question.



La géopolitique des îles


Les îles grecques, en plus d’avoir été un sujet de conflit territorial, sont aujourd’hui le théâtre d’une querelle concernant les ressources énergétiques liées aux ZEE. La Turquie réfute les règles appliquées pour les ZEE en Occident, fondées sur la convention de Montego Bay de 1982, seul texte accepté pour régir les ZEE. « Ces règles, la Grèce les revendique, la Turquie les rejette. » (18). Le problème est d’autant plus complexe que la proximité des territoires ne permet pas de fixer des limites de 200 Miles nautiques aux ZEE. La Grèce revendique l’entièreté de ses ZEE, tandis que la Turquie revendique une zone englobant une grande partie des îles grecques ; ces deux positions n’ont jamais permis d’aboutir à un accord (19).

La crise récente a débuté en juillet 2020 lorsque la Turquie a annoncé envoyer son navire d’exploration minière, l’Oruç Reis, dans les eaux grecques et notamment celles de l’île de Kastellorizo. Berlin a réussi à calmer la crise une première fois par son intervention au sein de l’UE, mais en août 2020, l’Oruç Reis a été envoyé escorté de cinq navires de combat. Face au déploiement de l’Orus Reics (navire de recherche géophysique turc) près d’îles turques, la France a envoyé deux rafales et deux bâtiments de la Marine pour soutenir la Grèce. Avec l’annonce d’un nouveau déploiement, les États-Unis et l’Allemagne ont exhorté Ankara à cesser les provocations mais Erdogan défend que la présence du petit îlot de Kastellorizo ne suffit pas à imposer la souveraineté grecque (20). Nikolaos Panagiotopoulos, le ministre grec de la Défense déclare, lors d’une visioconférence du German Marshall Fund, : «Tôt ou tard, l’Union européenne va devoir prendre des sanctions économiques, car je ne pense pas que la Turquie cesse d’elle-même sa politique agressive ».

Ainsi, cette crise oppose M.Erdogan qui fait pression sur la Grèce et l’Union Européenne en justifiant cela par l’histoire de ces îles qui étaient turques et la Grèce qui demande à l’Union Européenne de la soutenir en s’appuyant sur la légitimité de ses ZEE. Cette crise semble avoir déjà perdu en puissance par la formation d’un bloc autour de la Grèce, dans les prochains mois, la Turquie se limitera donc certainement à sa ZEE. Un accord durable est cependant peu probable, parallèlement, la Libye et la Turquie ont signé un accord fin 2019 sur leurs ZEE, et début 2020, la Grèce, Chypre et Israël ont conclu de construire le gazoduc sousmarin EastMed. La Grèce a récemment conclu plusieurs accords maritimes, avec l’Italie et l’Égypte, certainement afin de légitimer sa position dans ce conflit (21).

L’Union Européenne soutient fortement la Grèce dans ce conflit mais est dans une position complexe de lutte avec M.Erdogan, et ce récent incident ne fait qu’amplifier une relation de force qui a débuté avec la crise migratoire.



Une relation très complexe face à la crise migratoire


En 2001 des accords sont conclus entre la Turquie et la Grèce pour mieux gérer le renvoi des migrants. Toutefois, faute d’accords avec les pays d’origine des migrants, il n’est souvent pas possible de les renvoyer, ainsi, l’accord de 2001 prévoit des peines de prison dans les pays d’accueil pour les migrants qui tenteraient de rester. En 2003, le règlement Dublin II impose à la Grèce de limiter les arrivées de migrants de son territoire vers le reste de l’Union Européenne. Pour parvenir à ces exigences, des structures officielles de détention de migrants sont créées à la frontière gréco-turque (22).

Sur la période 2000-2010, dans la gestion de la politique migratoire, de multiples incidents se produisent, comme des garde-côtes grecs qui abandonnent des migrants à proximité des côtes turques. Ces dérives provoquent une légère détérioration de la diplomatie. La situation s’embrase avec la crise migratoire qui survient à partir de 2015.

Au Printemps 2015, des milliers de migrants débarquent tous les jours sur les îles de la Mer Égée et sont ramenés à Athènes, le nombre ne permet plus de les détenir, de nombreux migrants migrent partout en Union Européenne. Face à cela, un accord sur l’immigration est conclu entre l’UE et la Turquie le 18 mars 2016, la Turquie devra désormais limiter l’immigration en UE. À partir de cet accord, la Turquie a utilisé la question migratoire comme instrument de pression, au point de parler de « chantage migratoire ». Cette utilisation abusive de ce levier a entraîné une dégradation des relations gréco-turques, d’autant plus que les migrants sont dirigés vers la frontière grecque et non bulgare (23). La Grèce bénéficie du soutien européen, et Frontex a même agi au profit de la Grèce pour défendre sa zone maritime face à la Turquie. La situation reste pendue aux prises de position de M.Erdogan, et cela bascule le 29 février 2020 avec l’ouverture des portes de l’Europe par Erdogan pour faire pression sur la Commission européenne et obtenir un soutien financier plus important (24).

La Grèce, d’abord prise en étau entre l’Union Européenne et la Turquie, bénéficie aujourd’hui d’un soutien européen plus fort face au Président Erdogan, mais la pression exercée ne semble pas faire infléchir ce dernier. En effet, plus récemment, en décembre 2020, le ministre grec des affaires étrangères a accusé la Turquie de faciliter l’immigration en Grèce de Somaliens par des visas de voyage (25). Ainsi, une poursuite de la situation semble se profiler pour le reste du mandat de M.Erdogan, on peut difficilement espérer une réelle amélioration sous sa présidence, même avec les pressions fortes de l’Union Européenne.



Conclusion : Quel futur ?


Aujourd’hui, la relation entre les gouvernements turc et grec est une nouvelle fois enflammée autour de la crise des îles. On fait face à une Turquie forte qui veut gagner en influence dans la zone ; et la Grèce est focalisée sur sa politique intérieure et en appelle à l’Union Européenne pour ces problèmes internationaux. La politique extérieure de M. Erdogan a été contenue par une réaction forte de l’Union Européenne, et des démonstrations militaires (France, Italie, UE). Ainsi, il est peu probable que l’insistance turque se poursuive dans la zone, car cela mènerait à un conflit armé, et effectivement, M. Erdogan multiplie les tentatives de rapprochement avec l’Union Européenne (26). Alors, la politique turque en Mer Égée se limitera certainement à un Soft Power pour les prochains mois, lequel a pris beaucoup d’ampleur avec une production importante de séries télévisées diffusées en Grèce ou encore des salons du livre avec des Grecs etc.

Ensuite, les populations se sont rapprochées à travers les efforts de la Grèce pour normaliser les rapports, et les partenariats commerciaux se multiplient, la Grèce investissant massivement en Turquie, du côté turc cette évolution est moins nette mais devrait aussi se produire.

En conséquence, on devrait voir les relations entre les deux pays se normaliser au cours des prochaines années, il faudra toutefois peut-être attendre la fin de la présidence Erdogan en 2023 pour que la déstabilisation de ce rapprochement cesse. Cependant, Chypre restera une question majeure à traiter pour entériner une entente gréco-turque.



Notes :


1. Pommiers Eléa, « Pourquoi la Grèce et la Turquie s’affrontent en Méditerranée orientale », Le Monde, septembre 2020.

2. Analyse de Akgönül Samim, Les Grecs de Turquie.

3. Georgeon François, « L’Empire Ottoman et l’Europe au XIXème Siècle ».

4. Montenay Yves, « La Grèce, la Turquie et la France ou le retour de l’histoire », Contrepoints, 17/09/20.

5. Agkönül Samim, « Les Grecs d’Istanbul chassés de Turquie », Orient XXI, 13 février 2014.

6. Stéphane Yerasimos utilise le terme « polyethnique », « Ethnies et minorités en Turquie », Les Temps Modernes, 1984.

7. Analyse de Agkönül Samim, Les Grecs de Turquie, p. 15-22.

8. Tsiptsios Lukas, « Les « Grecs » dans l’Empire Ottoman », Les Clés du Moyen-Orient, 15/11/17.

9. Analyse de Agkönül Samim, Les Grecs de Turquie, p. 15-22.

10. Yerasimos Stéphane, « Ethnies et minorités en Turquie ». ; Agkönül Samim, Les Grecs de Turquie, p. 19.

11. Tsiptsios Lukas, « Les « Grecs » dans l’Empire Ottoman », Les Clés du Moyen-Orient, 15/11/17.

12. Analyse de Agkönül Samim, Les Grecs de Turquie, p. 15-22.

13. Op. cit., p. 34.

14. Op. cit., p. 42-43, loi 1924 sur le métier de juriste.

15. Op. cit., p. 205-206.

16. Propos de Kirikkanat Mine pour une interview à TV5Monde « Grecs et Turcs : et si finalement ils s’aimaient ?».

17. Loc. cit.

18. Pommiers Eléa, « Pourquoi la Grèce et la Turquie s’affrontent en Méditerranée orientale », Le Monde.

19. Analyse de la journaliste Pommiers Eléa, Le Monde.

20. « Gaz : la Turquie défie la Grèce et les grandes puissances, Erdogan incisif », Capital, 14/10/2020.

21. Bouvier Émile « Tensions entre la Turquie, la France et la Grèce en Méditerranée orientale : origine de la crise et point d’actualité », Les clés du Moyen-Orient, 17/08/20.

22. Pillant Laurent, « En Grèce, une crise migratoire chronique », Plein Droit 111, p. 31-34. 2016.

23. http://www.senat.fr/rap/r19-490/r19-4909.html Sénat, La Grèce convalescente.

24. Bouvier Émile « Tensions entre la Turquie, la France et la Grèce en Méditerranée orientale : origine de la crise et point d’actualité », Les clés du Moyen-Orient, 17/08/20.

25. « La Grèce accuse la Turquie de faciliter l’arrivée de centaines de Somaliens sur ses côtes », FranceinfoAfrique, 09/12/20.

26. Apim Eric, « Recep Tayyip Erdogan veut adoucir ses relations avec la France et l'Union européenne. », Econostrum, 12/01/21.



Bibliograhie :

-Apim Eric, « Recep Tayyip Erdogan veut adoucir ses relations avec la France et l'Union européenne. », Econostrum, 12/01/21.

-Agkönül Samim, « Les Grecs d’Istanbul chassés de Turquie », Orient XXI, 13 février 2014.

-Agkönül Samim, Les Grecs de Turquie, 2004.

-Bouvier Émile « Tensions entre la Turquie, la France et la Grèce en Méditerranée orientale : origine de la crise et point d’actualité », Les clés du Moyen-Orient, 17/08/20.

-Bouvier Émile « Minorités non-kurdes en Turquie : une mosaïque ethnique riche et discrète (1/3). Historique des minorités en Turquie et point de situation ethnographique synthétique » Les clés du Moyen-Orient, 16/11/2020.

-« Gaz : la Turquie défie la Grèce et les grandes puissances, Erdogan incisif », Capital, 14/10/2020.

-Georgeon François, « L’Empire Ottoman et l’Europe au XIXème Siècle », Confluences Méditerranée, 52, 2005 p. 29-35.

-« La Grèce accuse la Turquie de faciliter l’arrivée de centaines de Somaliens sur ses côtes », FranceinfoAfrique, 09/12/20.

-Montenay Yves, « La Grèce, la Turquie et la France ou le retour de l’histoire », Contrepoints, 17/09/20.

- Pillant Laurent, « En Grèce, une crise migratoire chronique », Plein Droit 111, p. 31-34. 2016.

-Pommiers Eléa, « Pourquoi la Grèce et la Turquie s’affrontent en Méditerranée orientale », Le Monde, septembre 2020.

-Sévignon Michel, « La Grèce devant l’adhésion de la Turquie », Hérodote, 118, p. 82-106.

-Tsiptsios Lukas, « Les « Grecs » dans l’Empire Ottoman », Les Clés du Moyen-Orient, 15/11/17.

-Yerasimos Stéphane « Ethnies et minorités en Turquie », Les Temps Modernes, 1984.

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