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L’armée turque

Mis à jour : mars 10

Les forces armées turques descendantes directes de l’armée ottomane d’avant la Première Guerre Mondiale sont aujourd’hui un élément majeur dans la géopolitique à la croisée de trois continents et de la poudrière moyen-orientale. Le positionnement diplomatique et géopolitique de la Turquie actuelle pousse à s’intéresser au bras armé du régime d’Erdogan en étudiant sa constitution, son emploi et ses capacités effectives rapportées aux enjeux géopolitiques du pays.



1. Quel est l’état actuel de l’armée turque ?


1.1. Positionnement mondial et budget


La Turquie peut s’enorgueillir du poids de son armée à l’échelle mondiale mais surtout régionale. En effet, considérée comme la 11ème puissance militaire mondiale dans le classement de 2020 de Globalfirepower (1), elle est surtout la première puissance militaire du Moyen-Orient ce qui la pousse aujourd’hui à endosser le rôle de leader du monde sunnite (2) que briguait dans les années 1980 Saddam Hussein puis l’Arabie Saoudite dans les années 2000. En outre elle se classe comme la 2ème armée otanienne en nombre d’homme, en faisant un élément non négligeable de la stratégie américaine au Moyen-Orient et devant participer au bouclier militaire face à la menace russe.

Si l’on s’intéresse au budget alloué par le gouvernement turc on note, à l’instar de la tendance mondiale, une hausse significative de leur budget qui s’inscrit dans une volonté de l’exécutif de réhabiliter la puissance turque, a minima régionalement, notamment par le levier de la puissance militaire. « Les dépenses militaires, si on y inclut l'industrie de la défense, les services de renseignement... représentent 18 milliards de dollars, c'est à dire 1,9% du PIB pour l'année 2019. Pour 2020 ont été budgétés 25 milliards de dollars » (3). Cette augmentation représenterait une hausse de 31,6% du budget que l’on peut comparer à la hausse prévue de 7,8% du budget des forces françaises qui est pourtant la plus forte hausse programmée sur la loi de programmation militaire en cours.

Enfin ces 17,3 milliards de budget pour 2020. Enfin avec un budget de 17,3 milliards de dollar en 2020, l’armée turque se classe au 16ème rang mondial encadré par les Emirats-Arabes-Unis 15ème et Israël 17ème (4). En comparaison à sa 11ème place en terme de puissance, on peut déduire d’une part que son niveau d’expertise lui permet un classement plus élevé que d’autres Etats au budget plus conséquent ; et d’autre part, que le nombre de soldat dans ses rangs joue grandement sur cette 11ème place. Ce qui nous amène à étudier comment se compose et s’organise l’armée turque.


1.2. Une armée « massive », encadrée à laquelle s’adjoint une force paramilitaire conséquente aux contours diffus


L’armée turque, se construit sur un modèle occidental dans son commandement, et notamment français puisque le chef de l’Etat est le « commandant suprême » des forces armées selon la constitution turque de 1982 (5). Le président est ainsi le premier décideur dans l’emploi des forces turques. Il nomme par ailleurs les ministres responsables des armées ainsi que le chef d’état-major général. De plus il préside et convoque le Conseil de sécurité nationale, proclame l’état de siège et/ ou l’état d’urgence tout en édictant des décrets-lois et ayant ainsi des prérogatives législatives renforcées. Cet ensemble de droits donne au président un pouvoir et une mainmise forte sur l’armée ce qui en fait un outil politique et stratégique de premier ordre. On peut brièvement souligner que le pouvoir législatif turc, la Grande Assemblée nationale de Turquie, « autorise la proclamation de l’état de guerre […] et l’envoi des forces armées turques à l’étranger » (6). A ces deux pouvoirs s’ajoute une institution originale, qui n’existe pas dans le panel français sous un forme aussi formalisée, le Conseil national de Sécurité (7). Ce dernier regroupe l’ensemble des autorités compétentes en matière de défense et sécurité nationale ; les quatre généraux commandants les forces armées, le premier ministre et les ministres régaliens ; et est dirigé par le président de la République. Créé en 1961 et ayant une vocation consultative et de conseils, le Conseil national de Sécurité devient à partir de 1982 et la nouvelle constitution un « gouvernement bis » où l’armée y exerce une influence très forte sur le politique. Depuis 2001 et d’autant plus avec le coup d’Etat manqué de 2016, il perd en influence et retrouve un rôle plus consultatif pour le président qui a ainsi directement un outil de contrôle sur « ses armées ».

Les forces armées turques en elle-même s’organisent autour de cinq forces armées que sont les forces terrestres, navales, aériennes ainsi que des forces de l’intérieur comparable à notre gendarmerie et un service de garde côtier. Le tableau ci-dessous extrait du site Global Firepower (8) rassemble les principales données numériques du nombre d’hommes présents dans les forces armées turques.



On constate ainsi une force opérationnelle régulière active de 355 000 hommes toute armée confondue, ce qui en fait donc la 15ème armée mondiale en nombre. Mais en tant qu’armée « complète » en termes capacitaires, cela représente une force conséquente en comparaison notamment des armées européennes qui avec la France à 270 000 hommes n’arrivent qu’en 21ème position. Toutefois la valeur de personnels englobe un nombre conséquent de conscrits. Dans le détail en mettant de côté les gendarmes (paramilitary) ainsi que les conscrits, en 2013, l’armée de terre comptait 188 000 personnels d’active et 425 000 conscrits ; l’armée de l’air 31 600 d’actives et 40 000 conscrits et la marine 24 700 d’actives ainsi que 100 000 conscrits (9). Les forces d’actives de l’armée turque s’élève ainsi à 248 850 personnels soit une valeur inférieure de 22 000 hommes à l’armée professionnelle française précédemment citée. Sans négliger l’intérêt et la force apportée par l’emploi de conscrits ; leur rôle est davantage voué à la défense nationale et leur expérience opérationnelle ainsi que leurs matériels restent limités. Ainsi en émettant une hypothèse par comparaison avec le modèle français en termes de force opérationnelle terrestre, c’est-à-dire de soldats purement dédiés au combat (et non pas tout le soutien de l’homme et de logistique), qui s’élève à 77 000 hommes ; la force opérationnelle terrestre turque devrait s’élever aux environs des 100 000 hommes d’actives. Cette simple conjecture sans référence numérique viables effectuée par comparaison et en soustrayant les possibles cadres dédiés à la formation des conscrits permet simplement d’envisager un ordre de grandeur des forces terrestres que pourrait aligner dans un court préavis la Turquie dans un conflit d’envergure toujours sans compter les conscrits et réservistes, donc plutôt dans une projection extérieure aux frontières turques.

Enfin, il convient d’évoquer les forces paramilitaires employés par la Turquie ou mercenaires. En effet, c’est aujourd’hui leur principale force d’action dans les conflits extérieurs. Bien qu’il soit extrêmement difficile d’évaluer leur nombre, la crise syrienne et l’action turque à la frontière nord a considérablement grossi les rangs de cette force par des milices syriennes anti-Assad pro-Turcs motivés par l’argent et l’idéologie néoottomane du régime. Ainsi Wikipédia propose la valeur de 71 000 paramilitaires, ce qui semble extrêmement important et discutable en terme de force combattante pure. On peut néanmoins citer l’Armée Nationale Syrienne (ANS) qui joue le rôle de proxy turc et qui aligne plus de 50 000 hommes dont nombreux sont d’anciens djihadistes issus des rangs d’Al-Qaïda et de DAESH. cette force supplémentaire joue un rôle essentiel dans les conflits où s’engage la Turquie.



1.3. Matériels et armements turcs


L’armée turque a longtemps fait appel à du matériel étranger et est encore dépendante de nombreux armement qu’elle importe. Elle se fournit sur tous les continents, y compris africain bien que ses principaux fournisseurs soient les Etats-Unis, l’Allemagne, l’Italie et la France, tous membre de l’OTAN. Se rattachant à de nombreux programmes d’armements existant comme pour sa flotte de chasse avec le f-16 chez les Américains qu’elle produit sous licence ou avec les Léopards 2 allemands pour ses chars de combat ; elle achète également de nombreux matériels coûteux d’occasion notamment sa flotte maritime. Néanmoins la Turquie depuis les années 2000 cherche à s’approprier un propre savoir-faire en armement. Ainsi elle modernise grâce à des entreprises de défense nationales de nombreux systèmes anciens comme son parc de léopard 2A4 ou sa flotte d’avion de transport stratégique de C-160 Transall. On trouvera ci-dessous de tableaux récapitulant le nombre de matériels par type (10).






Pour mettre en parallèle ces valeurs avec un aspect qualitatif de ces systèmes d’armes, la Turquie possède un nombre conséquent de vecteurs qui lui permettent de doter l’ensemble de son armée professionnelle ainsi qu’une partie de ses conscrits et réservistes ; néanmoins l’ancienneté générale de ceux-ci est récurrente et limite les capacités de la Turquie face à des armées possédant les systèmes technologiques et tactiques les plus évolués. Cette force militaire est ainsi suffisante pour se défendre face à ses voisins mais aussi pour assurer sa position de leader sur le Moyen-Orient.

Pour pallier l’obsolescence de ses matériels, l’industrie militaire s’est grandement développée pour donc moderniser les armements étrangers mais également pour soutenir de nombreux projets nationaux afin de déployer des systèmes derniers cris capables de rivaliser avec les matériels des grandes puissances et ainsi s’assurer une place notoire dans le concert des nations. Ci-dessous une image rassemblant un panel des projets d’armements turcs qui pour nombre d’entre eux seront effectifs avant 2025 (11).




Le site Turkish Military Industry propose un descriptif très détaillé et actualisé des programmes d’armements turcs. Néanmoins on peut souligner trois points. Le premier étant la recherche d’armement de pointe rivalisant avec les Etats-Unis, l’Europe ou la Russie tels que l’Altay T1 un char de 4ème génération qui doit rentrer en production courant 2021 ou encore l’avion de chasse de 5ème génération le MMU-TFX qui est attendu courant 2030 pour compenser la perte du contrat du F-35 américain. Deuxièmement la Turquie se dote de missiles indigènes afin de réduire sa dépendance à ses alliés otaniens. Ainsi une gamme complète de missiles, torpilles et roquettes sont prévus pour armer les différents systèmes d’armements employés actuellement mais aussi futur. Enfin, à moyen termes la Turquie cherchent à se spécialiser dans des domaines très précis allant jusqu’à dépasser en termes d’expertise des pays européens.

On peut énumérer 3 secteurs où la Turquie développe un savoir-faire et un armement très spécifique :

1-Les drônes aériens d’envergure tactiques et stratégiques avec pas moins de 6 modèles dont les entreprises BAYAKTAR et TAI se disputent les programmes. Le TB2 étant déjà en service et le fer de lance, le héros national dans les conflits auxquels prend part la Turquie. Avec cet ensemble de drones aériens « D’ici quelques années la Turquie disposera probablement de la deuxième flotte de drone au monde (après les américains » (12). Cela lui permettrait également de compenser à court termes sa faiblesse relative dans sa flotte aérienne avec des appareils capables de se substituer à moindre frais à ses F-16 tout en étant technologiquement plus faciles à produire qu’un avion de dernière génération.

2-Un secteur d’autant plus stratégique, la défense électronique et anti-missile. En effet, la Turquie se dote de nombreux vecteurs tant aériens, terrestres et maritimes lui permettant de neutraliser partiellement les armements les plus modernes. L’exemple du système de guerre électronique Aselsan Koral, un camion transportant un ensemble de brouilleurs interdisant dans un diamètre de 470 km les missiles et appareils électroniques ennemis vient même remettre en cause la suprématie du S-400 russe. « Konstantin Sivkov, responsable russe d’apprentissage académiques des questions géopolitiques a admis, du bout des lèvres, au Sputnik Turc que : Le système KORAL pourrait représenter une menace contre les S-400, en diminuant de 20% sa portée. L’idée même que les missiles du S-400 deviennent aveugle est vraiment terrifiante. Si le KORAL était basé sur un système aéroporté, il serait beaucoup plus efficace. »

3-Enfin sur le plan maritime la Turquie se spécialise dans la lutte sous-marine par des programmes de sous-marins indigènes et non plus produits par l’Allemagne, des drones sous-marins, ainsi que des navires fortement armés en torpilles et contre ces mêmes armes. Ceux-ci afin d’assurer d’une part sa suprématie dans ses eaux nationales face aux incursions de submersibles étrangers mais également pour prendre le contrôle ponctuel d’espace en Méditerranée.

La Turquie a donc le projet de devenir une puissance militaire accomplie grâce à une indépendance en termes d’armements et des programmes ambitieux venant combler ses faiblesses actuelles tout en lui offrant de bonne chance pour l’export et concurrençant ainsi les leaders traditionnels. Toutefois la crise du COVID-19 ainsi que la fragilité économique du pays devrait obliger la Turquie à revoir à la baisse ses programmes extrêmement nombreux. L’industrie de défense turque n’ayant pas accès à des fonds importants issus de l’étranger, l’aide de l’Etat pourrait ne pas suffire pour développer des systèmes d’armes coûtant des centaines de milliards d’euros ; d’où le tournant vers l’hybridité en parallèle de secteurs précis évoqués précédemment.



2. Les doctrines et emplois de cette armée


2.1. Histoire de l’armée turque, une armée actrice de l’histoire politique du pays


Née des restes de l’armée ottomane, l’armée turque est imprégnée de l’esprit kémaliste et en est la garante à travers le pays. Protectrice de cette nation et de ses principes, la constitution portait même jusqu’en 2010 l’inscription suivante : « Les armées turques sont les gardiennes de la République turque. » Le service militaire assure un lien arméenation extrêmement fort qui permet une légitimité à l’armée dans la société. Le conseil national de sécurité bien qu’ayant perdu de l’influence depuis 2002 et la présence au pouvoir d’Erdogan reste une entrée dans la politique pour les dirigeants militaires. La preuve de l’influence de l’armée dans l’Etat turc est son rôle, tout au long du XXe siècle, de maintien de l’ordre et de la république en Turquie. Ainsi, l’armée est intervenue pas moins de cinq fois notamment par le biais de quatre coups d’Etats, dont la tentative de 2016, et d’un Mémorandum militaire en 1997. En vingt ans l’armée a ainsi mené trois coups d’Etats entre 1960 et 1980 pour pallier le chaos politique. Elle est même à l’origine de la constitution de 1982 toujours en vigueur aujourd’hui (bien que largement remaniée). La tentative de coup d’Etat de 2016 illustre la volonté de l’armée de renverser un pouvoir autoritaire, limitant les prérogatives des hauts-gradés, et qui ne respecte pas le premier principe du kémalisme, la laïcité. Cet échec a vu une importante purge le suivre avec pas moins de 20 000 mises à pied de militaires, de mises à la retraite anticipées ainsi que de dégradations. 149 généraux et amiraux sont limogés et plus de 1000 officiers, renouvelant profondément les cadres des armées et donnant une emprise encore plus forte au président sur l’armée alors même qu’il entretient l’image du néo-ottomanisme par le biais de la puissance militaire afin d’affirmer ses ambitions régionales voire internationales.

En termes d’opérations, la récente armée turque s’est vue dès sa genèse opposée aux armées occidentales notamment française et grecque, ce qui permis à Mustafa Kemal Atatürk de remporter la guerre d’indépendance en 1922 et ainsi de fonder la république turque. Neutre puis tardivement engagée auprès des alliés pendant la Seconde Guerre Mondiale, la Turquie essuie un lourd tribut lors de l’intervention onusienne en Corée avec plus de 2500 pertes et blessés pour un contingent de 5000 hommes. L’intégration de la Turquie au sein de l’OTAN en 1951 a offert un allié particulièrement fiable aux américains permettant un contrôle de la mer Noire, bloquant ainsi l’accès à la Méditerranée tout en contenant l’expansion communiste au Sud, notamment vers le Moyen-Orient. Dès 1960 la Turquie a accueilli des batteries de missiles américains afin de ceinturer l’URSS. Encore aujourd’hui elle accueille des installations américaines dont une base aérienne et des bases de lancements de missiles. Malgré cet engagement otanien, la Turquie a , en 1974, envahit le nord de Chypre suite a un coup d’Etat pro-grec, où des affrontements ont lieu contre l’armée chypriote et des troupes grecques. Ils défendent ainsi les nombreux turcophones présents notamment au nord de l’Ile. 30 000 hommes turcs stationnent encore en Chypre du nord pour maintenir la séparation de l’Ile. Cette action a participé aux tensions gréco-turques déjà opposés en mer Egée. Enfin, la Turquie s’est toutefois engagée dans des missions onusiennes où des Turcs casques bleus ont tenu des missions en Bosnie-Herzégovine et Kosovo, puis en Afghanistan. La doctrine turque amène ainsi à revoir à partir des années 2000 les relations avec ses alliés et les engagements de ses armées.


2.2 Doctrine et alliances de l’armée turque


La Turquie est donc depuis 70 ans un membre de l’OTAN et est d’une certaine manière, un vassal américain aux portes du Moyen-Orient. Sa position stratégique en fait un allié de choix pour l’alliance atlantique qui voit en la Turquie un allié stable ayant un pied entre deux mondes et aux capacités suffisantes pour aider une coalition dans la région. De plus la Turquie joue un rôle important avec l’Europe comme catalyseur de millions de migrants cherchant à rejoindre l’Europe. Elle est historiquement proche de l’Allemagne qui entretient des relations très fortes avec la Turquie, de nombreux partenariats d’armements existent nous l’avons vu pour les chars et sous-marins turcs. Cette proximités et ces engagements ont ainsi amené la Turquie a toujours soutenir les puissances occidentales que ce soit contre l’URSS ou lors des guerres en Irak. Toutefois les récentes décisions du président en Méditerranée orientale, en Syrie, Lybie et Arménie ont grandement changé les relations avec l’OTAN, la France en tête de pont contre la Turquie et les agissements de ses armées. Le récent changement de président aux Etats- Unis a également vu un durcissement des réactions américaines et otaniennes face aux écarts turcs alors que le président Trump était resté très laxiste concernant ces derniers. L’élection de Biden a très récemment amené le président Erdogan a changé de fusil d’épaule et de discours vis-à-vis de l’Union Européenne, de la Grèce et de la France. Le deuxième grand allié plus paradoxal de la Turquie est bien la Russie. Les Russes et les Turcs ont longtemps entretenu des relations très amicales bien que limitées par otanien turc. Parfois présenté comme un troisième axe, une troisième alliance au Moyen-Orient, la Turquie aux côtés de la Russie et dans une moindre mesure de l’Iran ont ainsi joué un rôle extrêmement fort notamment dans le conflit syrien où tous deux sont intervenus contre DAESH. Le choix du système de défense antiaérienne et antimissile S-400 russe en 2017 contre les menaces de sanctions américaines a consacré cette alliance, amenant au refus d’inclure les Turcs dans les clients potentiels du F-35 américain. Pourtant les récents affrontements en Syrie près d’Idlib entre ces deux armées ainsi que l’opposition au Haut-Karabakh avec le soutien des Russes à l’Arménie d’une part, et celui de la Turquie à l’Azerbaïdjan d’autre part a grandement refroidi les relations turco-russes.

Enfin pour évoquer les relations avec ses voisins les plus proches, la Turquie avec une présence forte en Syrie et notamment contre le régime du président Assad a également mené des intrusions récurrentes en Irak. Elle intervient militairement dans ses pays pour protéger ses frontières et intérêts face à la menace terroriste et contre l’union des peuples kurdes. Elle est depuis peu alliée avec Israël, allié quelque peu étonnant mais qui se concrétise sur les questions syriennes ainsi que sur la vente de drone suicide IAI Harop à la Turquie. En somme, les revirements successifs politiques du chef de l’Etat rendent peu lisibles les alliances turques et les alliés militaires qu’elle cherche à se faire.

La doctrine militaire turque est quant à elle étrangement claire, où du moins l’officielle. La stratégie des « deux guerres et demies » mise en place dès les années 1990 cible deux conflits extérieurs possibles ainsi que la gestion d’une « révolte » civile, le fameux et demi. Ainsi les confrontations avec la Grèce et la Syrie sont depuis longtemps envisagées par l’armée turque qui s’est structurée pour faire face à ces menaces à la fois maritimes et terrestres. Les tensions actuelles sont ainsi dans la continuité de cette stratégie qui a pour ainsi dire anticipée les faits aux vues des événements précédents. L’exemple de la « Mavi Vatan » ou la patrie bleue en français développée par l’ancien amiral Cem Gürdeniz vise à être capable d’assurer la revendication et le contrôle d’une ZEE élargie comme schématisée ci-dessous.




Cette stratégie prévisionnelle s’est donc avérée très pertinente aux vues des conflits actuels de la Turquie qui en fait désormais une doctrine agressive plus que défensive, notamment depuis le coup d’Etat de 2016. L’armée turque agit ainsi en prévention d’une part mais aussi de manière coercitive pour revendiquer des ressources, des territoires ou détruire des ennemis de la Turquie hors des frontières turques. Et c’est dans cette doctrine interventionniste dite du « fait accompli » que l’emploi des forces turques et notamment paramilitaires prend tout son sens.


2.3 Emplois et conflits, expériences acquises


Les conflits sont donc au cœur de la politique turque faisant de l’armée l’acteur principal de la réussite du gouvernement. Après s’être isolée de ses alliés, la Turquie s’est retrouvée entourée de conflits de plus ou moins hautes intensités amenant progressivement à un encerclement conflictuel. D’Ouest en Est la Turquie se retrouve engagée dans des crises ou des conflits.

Le premier est d’abord celui sur son territoire, face aux milices du PKK, le parti kurde de Turquie qui est considéré comme terroriste par l’Etat turc, l’Europe et les Etats-Unis est la première menace pour le gouvernement d’Ankara. Les montagnes de l’Est avec le Mont Ararat et le Mont Zagros, foyer principal des Kurdes à la jonction avec la Syrie, l’Irak et l’Iran abrite la majorité de la population kurde du pays ; qui, loin des pôles urbains de l’Ouest accueille la révolte kurde que le PKK entretient grâce à l’instabilité des pays voisins. Dès les années 1980 la gendarmerie et l’armée luttent en Anatolie pour réprimer les velléités indépendantistes du PKK. Aujourd’hui on estime à 20 000 combattants la force armée du PKK qui est en grande partie réfugiée dans la province autonome kurde d’Irak afin d’éviter les massacres par des militaires turcs dans les villages pro-PKK. Ainsi, le Mont Quand il au Nord de l’Irak est le théâtre d’incursion depuis 2018 de troupes aéroterrestres turques non-autorisées par l’Etat irakien qui viennent détruire les camps entraînements du PKK et soutenir des milices de mouvance djihadiste dans la reprise de Mossoul. Un camp de forces spéciales turques est ainsi installé au Nord de Mossoul pour appuyer les proxys de la Turquie que sont les milices pro-turcs. Ci-dessous deux cartes des attentats et réaction de l’armée turque en Turquie ainsi que des frappes souvent par drone TB2 ou de F-16 en Irak contre le PKK.




Le deuxième et principal conflit majeur pour la Turquie est son engagement en Syrie d’abord contre l’Etat Islamique puis contre le YPG et les forces kurdes le long de la frontière syro-turque. A partir de 2016 et l’opération « bouclier de l’Euphrate », la Turquie projette une force de 8000 hommes appuyés par des chars de combat et une aviation mixte d’avions de combat et de drones pour combattre DAESH qui menace ses frontières. Les combats ont principalement lieu au Nord-Ouest de la Syrie, au Nord d’Idlib. Les succès turcs sont importants et permettent de reprendre de nombreuses villes.Dès cette date l’Armée Nationale Syrienne (ANS) se forme comme une milice pro-turc qui va de plus en plus agir comme une troupe paramilitaire de la Turquie.Ces deux forces vont en plus de combattre DAESH s’opposer aux armées d’Assad et cette situation va amener à un blocage à al-Bab qui signe un statu quo temporaire et permet à la Turquie de consolider son emprise sur les territoires sécurisés. Il faut retenir que cette opération avait encore un but défensif bien que préventif. Cette première phase de combat a entraîné la mort de 71 soldats turcs mais fit plus de 2300 morts et blessés dans les rangs de l’ANS.C’est néanmoins principalement l’opération « Rameau d’olivier » qui devient une agression ouverte de la Turquie visant à conquérir du territoire à la frontière syrienne tout en combattant les forces kurdes et le régime syrien d’Assad. Cette offensive vise à sécuriser jusqu’à la ville d’Afrin une bande de 30 km tout le long de la frontière syro- turque.C’en est presque une annexion militaire qui permet à la Turquie de frapper impunément les plus de 1,5 millions de Kurdes qui vivent et combattent contre DAESH dans cette zone. Les forces de l’ANS aux côtés de l’armée turque régulière commettant des massacres répétés dans les villages kurdes. Une carte ci-dessous illustre cette prise de contrôle de la bande de 30 km en Nord-Syrie. Parallèlement à cela, les forces turques et milices pro-turcs s’engagent dans la poche d’Idlib contre DAESH et les forces démocratiques du régime. Les Russes sont également présents et c’est notamment dans cette région que des troupes kurdes ont été frappées par l’aviation russe en représailles des attaques contre les hommes d’Assad. On note une véritable opposition entre les Turcs et ses milices anciennement djihadistes faces aux forces russes et les milices chiites iraniennes. Cette poche d’Idlib est un enjeu majeur opposant frontalement les régimes turc et syrien.La capture d’image ci-dessous des vols d’un drone TB2 turc autour d’Idlib illustre cette présence armée.

Cet engagement en Syrie bien que lourd en perte d’hommes et de matériels est une source énorme d’expérience opérationnelle apportant ainsi une expérience de combat à ses troupes tout en testant ses tactiques et nouveaux matériels déployés aux frontières ou sur le terrain.De plus c’est dans ce conflit que la Turquie a pu recruter en si grand nombre des mercenaire qui sont devenus une force paramilitaire extrêmement expérimentée et efficace qu’elle n’hésite pas à engager dans les combats les plus rudes d’où des pertes atteignant parfois les 15% d’hommes soit autant que les guerres mondiales.

Plus au Sud, la Turquie forte de ses nouveaux mercenaires recrutés en Syrie s’engage en Lybie depuis 2016, d’abord par le biais de conseillers, puis par l’envoi de mercenaires dans cette nouvelle guerre par procuration entre les forces du maréchal Haftar soutenues par la France opposées au Gouvernement d’Union Nationale reconnue par les nations unies et également allié aux Turcs. Erdogan cherchant à mettre la main sur les réserves d’hydrocarbures du pays soutient ainsi le GUN avec l’envoi de plus de 15 000 mercenaires syriens directement d’Idlib à Misrata ce qui constituent la force principale du GUN et qui lui a permis courant 2020 d’infliger des défaites importantes aux troupes d’Haftar jusqu’alors victorieuses. Cette guerre civile où l’ensemble des grandes puissances ont des intérêts notamment l’Italie, la France, la Russie, les Etats-Unis et désormais la Turquie est une véritable guerre par procuration qui déstabilise l’ensemble de la région en entretenant de nombreux trafics et qui maintient un état de chaos et de crise humanitaire important. On parle de près de 500 morts de mercenaires syriens. Cet engagement est dans la continuité des tensions en Méditerranée orientale avec la Grèce et Chypre pour agrandir la ZEE turque et permettre des prospections gazières. La carte ci-dessous met en exergue la volonté du président Erdogan de créer ainsi une connexion entre les ZEE libyenne et turque pour faciliter l’export d’hydrocarbures et l’envoi d’armes. Ce qui a eu pour conséquence de grandement exacerber les relations avec la Grèce et plus généralement l’Union Européennes dont la France qui exige des sanctions contre le régime d’Erdogan.

Enfin, l’engagement de mercenaires turcs au Haut-Karabakh aux côtés de l’Azerbaïdjan contre l’Arménie en octobre 2020 constitue un nouveau conflit au Nord- Est de la Turquie. L’Azerbaïdjan allié turkmène de la Turquie s’est vu soutenir militairement par la vente de nombreux drones TB2 et IAI HAROP qui ont permis une victoire nette face à l’armée arménienne encore construite sur le mode d’une armée soviétique fortement blindée. La capture d’écran ci-dessous représente un vol d’A400M turc ayant amené des mercenaires depuis la Lybie jusqu’en Azerbaïdjan. Environ 1500 à 2000 mercenaires ont ainsi participé au combat jusqu’au cessez le feu imposé par le Russie et aurait ainsi essuyé des pertes supérieures à 300 hommes.Ce soutient paramilitaire permet à la Turquie de s’assoir à la table des négociations et de tirer profit du traité trouvé notamment par l’ouverture d’une voie de communication ouverte permettant un axe donnant sur les puis gaziers du Caucase ainsi que vers l’Orient et les routes de la soie.

On constate ainsi comment l’armée turque se retrouve engagée dans l’ensemble de la sphère régionale turque et participe aux conflits et à l’instabilité du Proche et Moyen- Orient par des actions conventionnelles discutées, et une force officieuse lui permettant une action d’appui auprès de régimes alliés. L’armée turque devient de fait une armée extrêmement expérimentée avec un retour d’expérience opérationnelle dans des conflits hybrides.





Conclusion


L’armée turque est nous le voyons, en pleine évolution, tant dans l’équipement de ses forces que dans l’engagement de ses dernières. Les ambitions néo-ottomane du président se nourrissent d’une influence renforcée dans l’entourage du pays. Acteur incontournable de tous les conflits en Méditerranée la Turquie occupe un espace grandissant de la scène internationale. Pour exemple, elle fait partie des sujets de discussion entre les présidents Macron et Biden lors de leur premier échange téléphonique officiel.On peut affirmer que l’outil militaire turc est pleinement exploité par le gouvernement s’affranchissant parfois des règles internationales ou des alliances du pays pour obtenir des réussites géopolitiques importantes. Néanmoins cette armée qui se veut être parmi les plus puissantes d’ici 10 ans rencontre quelques limites. Fortement sollicité l’armée turque doit subir une forte pression de par ses nombreux engagements qui use les hommes ainsi que les matériels. Il conviendrait d’étudier si l’armée turque serait capable de maintenir un tel déploiement opérationnel. De plus, les ambitions en termes d’armements sont certes nombreuses et à un niveau très haut mais la fragilité économique ainsi que la crise du covid-19 risque de ramener à la réalité budgétaire l’Etat et l’armée qui risque de voir ralentir ou s’arrêter des projets nécessaires à la modernisation de ses forces. Enfin, la politique audacieuse et quelque peu opportuniste du président Erdogan amène début 2021 à un isolement de plus en plus prononcé de la Turquie qui ne trouve plus ni chez les européens, les américains ou les russes des bras ouverts. Le récent geste fait vers la Chine serait peut-être l’occasion de trouver un nouveau partenaire et allié au risque de perdre davantage encore la confiance et l’aide américaine. En somme, l’armée turque ne peut être prise à la légère et relève de plus en plus d’une armée capable d’aligner une force de premier plan, entraînée, bien équipée et ayant une véritable expérience dans un nouveau mode de guerre apparaissant, la guerre hybride. Toutefois, dans un monde d’alliance et de coalition militaire, la grande Turquie ne pourrait seule devenir une menace sérieuse pour l’ordre mondiale, sa puissance se limitant à sa sphère la plus proche, au mieux régionale.



Notes:

1. 2020 Turkey Military Strength(globalfirepower.com)

2. https://theatrum-belli.com/la-turquie-une-nouvelle-menace-militaire-pour-lunion-europeenne/

3. Quelle est la force de frappe de l’armée turque ? (franceculture.fr)

4. https://www.globalfirepower.com/defense-spending-budget.asp

5. Constitution turque, 1982, MJP (univ-perp.fr) article 104 de la constitution turque

6. Ibid article 92

7. MGK Genel Sekreterliği site officiel du Conseil nationalde sécurité.

8. 2021 Turkey Military Strength(globalfirepower.com)

9. Forces armées turques— Wikipédia (wikipedia.org) état des forces armées turquesen 2013.

10. 2021 Turkey MilitaryStrength (globalfirepower.com), TurkishAir Force (2021)(wdmma.org)

11. Programmes militaires Turcs– Turkish militaryindustry (wordpress.com)

12. Ibid



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Le discours d’Erdogan, une maîtrise des langages

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