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  • Olivier Hanne

Faudra-t-il sauver les salafistes ?

Le gouvernement français a voulu lancer en octobre 2019 une offensive contre l’islamisme et les courants radicaux, rapidement relayée par un emballement médiatique qui a échappé à tout contrôle. Or, l’ennemi désigné n’a nullement été identifié selon des termes juridiques, pas plus que ses torts. On lui reproche sa piété rigoureuse, son voile, sa pratique du jeûne de Ramadan, sa barbe fournie, son refus de toucher les femmes, ce qui le rapproche dangereusement de n’importe quel fidèle conservateur.


L’offensive vise donc une manière de concevoir la piété musulmane, et nullement une qualification criminelle ou une atteinte à l’ordre public. C’est dire que nous sommes confrontés à un « délit de sale gueule », lequel échappe à la tradition juridique républicaine, délit qui est indiscernable, sans limite, extensible, mais politiquement pratique auprès d’une opinion chauffée à blanc par les attentats et l’immigration.


Si l’islamiste ainsi décrit ressemble évidemment au salafiste, c’est oublier un peu vite que l’écrasante majorité des salafi – ceux qui sont attachés au modèle des « anciens » (les salaf), c’est-à-dire les compagnons du Prophète – se veulent quiétistes : leur mode d’action est la prédication et l’action missionnaire (la da‘wa). Le salafiste souhaite d’abord vivre un islam épuré et intégriste – au sens d’intégral – dans le cadre de sa famille et de sa communauté.


Ce mouvement est distinct d’un engagement politique, de sorte que les salafistes sont rarement liés aux Frères musulmans, qui eux forment un mouvement politique. Si la matrice religieuse et idéologique du salafisme imprègne les mentalités djihadistes, elle ne se confond pas avec celles-ci, ni dans la pensée, ni dans les faits. La radicalisation concerne donc à des degrés différents et sous des formes incomparables les sympathisants du salafisme et les partisans du djihadisme de Daech. Les premiers ont un engagement d’abord religieux, tandis que les autres sont mus à la fois par la volonté de puissance, des facteurs politiques, sociaux et religieux.



L’autodidacte de l’islam présente plus de risques que le salafiste


L’hostilité des salafistes envers les courants djihadistes a été prouvée à de nombreuses reprises par des déclarations publiques et surtout en fournissant du renseignement de qualité auprès des services de police. Le meilleur ennemi du terroriste est souvent le salafi, et l’autodidacte de l’islam présente plus de risques que le salafiste.


En outre, le salafisme n’a pas été désavoué par les représentants du culte musulman pour la simple raison que ce courant n’est pas une idéologie : il faudrait donc lui enlever son isme final et l’appeler, selon la tradition religieuse, la salafiya ; il s’agit d’un vieux courant légitime de l’islam, qui a fourni des générations d’imams et de lettrés attachés au sens littéral du Coran et de la Sunna.



Un « écosystème » étroit mais rassurant


Il est évident que le salafisme représente une alternative culturelle et sociale au modèle français, modèle égalitaire, inclusif, ouvert (au moins en théorie). Les quelques salafi que j’ai connus – des convertis à 25 ou 30 % d’entre eux – vivaient dans un étroit triangle géographique. Parce qu’ils souhaitent faire les cinq prières à leur heure, sans les décaler, et ce dans une salle de prière, ils sont contraints de vivre et de travailler non loin d’une mosquée. Ils passent ainsi de leur habitation au lieu de travail et à la salle de prière, lesquels se situent nécessairement dans un « écosystème » étroit mais rassurant. Ils ne peuvent guère être exigeants sur le plan professionnel.


Le salafisme, qui représente au moins 40 000 individus, est socialement dangereux car il impose l’auto-ségrégation, le refus des contacts avec « ceux qui n’en sont pas ». C’est la raison pour laquelle les spécialistes des questions de sécurité se refusent à les impliquer dans la lutte contre le djihadisme. Salafistes et terroristes participeraient à une même matrice intellectuelle, celle du bien contre le mal, une sorte de vision sectaire du monde. La différence vient du rapport à la violence : assumé chez les djihadistes, rejeté chez les salafistes. Leur fondamentalisme présente l’avantage d’une certaine forme de morale : à Sartrouville les quartiers salafisés ont vu s’effondrer la toxicomanie et la délinquance, avec le soutien de la mairie.



Confondre l’approche culturelle avec la lutte contre le terrorisme


Ces courants ne peuvent être incriminés sur le plan sécuritaire. On confond donc l’approche culturelle avec la lutte contre le terrorisme. À moins de changer tout le droit européen, la première doit être menée par l’éducation, la philosophie, la raison, le débat ; quant à la seconde elle doit s’appuyer sur le droit et sur des qualifications pénales, et non sur de vagues impressions de « radicalisation », notion qui n’a toujours pas été appréhendée de façon rigoureuse en termes sociologiques et psychologiques.


Comme la guerre d’Algérie nous l’enseigne, une telle manière de concevoir l’action politique va aboutir à l’effet inverse de celui recherché : le renforcement de la méfiance collective, le repli communautaire du côté musulman, l’action violente du côté des « anti », et, finalement, la fragmentation sociale et l’insécurité.


=> Demain : Les fumées de la radicalisation



Tribune publiée dans La Croix le 26 Janvier 2021 à 13:28.

Lien : https://www.la-croix.com/Debats/Faudra-sauver-salafistes-2021-01-26-1201137098



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